Un loup végan

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Un jour on écrit. Puis un autre jour, on a besoin d'écrire. Alors les écrits se succèdent, et ce n'est que plus tard qu'enfin on comprend qu'on a besoin de partager et, tout doucement, on ouvre  [+]

Peut-être cela vous surprendra-t-il mais c’est la véritable histoire du loup de la chèvre de monsieur Seguin que je m’apprête à vous narrer.
Ce bon monsieur Seguin avait donc une chèvre qu’il aimait par-dessus tout, étant en vérité fort peu payer de retour. Il la choyait depuis sa plus tendre enfance d’autant qu’orpheline elle avait perdu sa maman en bas âge. La petite grandissait, prenait des formes, devenait de plus en plus belle et monsieur Seguin très attentif prenait le plus grand soin d’elle, la lavant, la brossant la peignant et la nourrissant en veillant scrupuleusement, cela va de soi, à ne lui donner à manger que du bio.
Dès le printemps il la conduisait dans ses prés les plus tendres et les plus fleuris qui n’avaient jamais vu l’ombre d’un nuage de pesticide. La belle gambadait insouciante et profitait au maximum de la prévenance de ce bon monsieur Seguin. Elle était de plus en plus belle la petite chèvre de monsieur Seguin. Sur ses pattes graciles elle virevoltait la chèvre de monsieur Seguin, elle tournait et se retournait, elle faisait tourner les têtes. Son pelage blanc, long et brillant l’habillait mieux qu’une houppelande de prix. Très fière de son petit effet, elle se dandinait en trottinant, remuant sa petite queue toute droite en agitant ses jeunes mamelles.
C’est un jour où ce brave monsieur Seguin ayant céder à l’insistance de Blanchette (c’était le nom de la belle), avait conduit celle-ci dans son pré le plus lointain à la limite des alpages, tout proche de la forêt, bien loin de toute pollution, que notre chevrette rencontra le loup (d’où l’expression : voir le loup !). Celui-ci d’abord un peu timide mais fort bien éduqué l’aborda avec force civilités. C’était un jeune loup tout juste sorti de l’ENA (Ecole of Natural Alimentation) et, s’il avait de grandes dents et un sourire, il est vrai encore un peu carnassier, ne croyez pas que notre loup bavait de gourmandise en s’imaginant déjà à table pour un bon festin. Non, pas du tout : notre loup était végan !
En vérité, s’il bavait ce jeune loup, plus qu’il ne l’aurait voulu, c’est qu’il n’était pas indifférent à cette jeune créature un peu provocatrice dont le pelage soyeux et immaculé ne laissait pas de le tourmenter, et qui avait une tête si fine, et une petite barbiche blanche et coquette, et des yeux si doux et si innocents : Notre loup était amoureux. Mais dame nature a ses exigences et le problème ici était bien plus complexe que celui des Montaigu et des Capulet !
Et tout pendant que le loup faisait sa cour, la coquette batifolait, heureuse en somme qu’on lui fit tant de compliments et ceci jusqu’à perdre toute notion du temps tandis que notre bon monsieur Seguin là-bas au fond de la vallée soufflait dans son cor et encore de plus belle pour l’inviter à rentrer au bercail parce que le soleil commençait à décliner sérieusement!
Il y avait dans les parages un vieux bouc fier et prétentieux qui se proclamait le géniteur de tous chevreaux et chevrettes à la ronde. Ayant eu vent de la charmante idylle qui se nouait là-haut il n’eut de cesse que de faire la leçon à Blanchette et à ce fada de loup végan... La Blanchette après tout était à lui et il entendait bien en faire son affaire. En deux ou trois bonds d’une vigueur impressionnante voilà notre bouc encore vert face à ce loup dénaturé et à sa fille Blanchette. Celle-ci n’avait jamais connu son père mais elle savait combien sa mère avait souffert de ce bouc, compagnon aussi brutal que volage qui avait fini par la laisser battue et mourante à la merci des fauves de la forêt. Résolue, elle fit face à cet immonde personnage et envoya paître le vieux bouc en rut le sommant d’aller assouvir ailleurs ses pulsions coupables. Courageuse et tremblante de colère, notre Blanchette s’apprêtait à affronter le vieux bouc et bien ferme sur ses pattes, donnait des coups de tête à droite comme à gauche en agitant ses petites cornes bien fières, elle défiait ce vieux mâle. Celui-ci, hautain et sûr de lui ricana en reluquant le loup, lui demandant, perfide, si elle comptait sur lui pour la défendre et assurer sa descendance. A ces mots le jeune loup, si bassement mis en cause, si gravement offensée, gronda et, retroussant les babines, montra les dents. Le vieux bouc provocateur, nullement impressionné, se mit en position de combat, tête baissée et attendit l’attaque. Trop pressé de montrer à Blanchette son amour et son courage, notre jeune loup se jeta sur le monstre qui d’un coup de tête vigoureux l’envoya balader à plusieurs mètres. Meurtri par cette rude parade il était temps pour le loup de se souvenir des leçons de sport de combat qu’on lui avait fort opportunément dispensés à l‘ENA. Il résolut donc de ruser et d’user son adversaire orgueilleux en simulant des attaques de tous côtés, il fit tourner le vieux bouc en bourrique jusqu’à épuisement total de la bête brutale. Dès qu’il vit que le bouc commençait à flancher notre loup amoureux porta l’estocade et planta ses crocs dans l’arrière-train de l’animal pantelant. Le vieux satyre comprenant alors qu’il n’aurait pas le dessus choisit de détaler sans gloire et, tout en boitillant, s’enfuit sans demander son reste.
La petite chèvre de monsieur Seguin, haletante et soulagée, s’offrit alors pour panser les plaies de son sauveur et décida de le veiller toute la nuit tandis qu’on entendait encore dans le lointain le cor essoufflé de ce brave monsieur Seguin qui s’époumonait croyant sa chère Blanchette en danger. Le loup, enamouré et fourbu, se laissa volontiers dorloter par sa dulcinée et, végan de conversion récente, il en profita pour demander quelques tuyaux à une végétarienne de si haute lignée. C’est ainsi qu’ils papotèrent toute la nuit, parlant popote et échangeant maintes recettes potagères.
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