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Plume

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J’aime regarder frémir tes paupières mauves lorsque tu dors, dérober quelques instants où je peux te contempler sans risquer de croiser ton regard embrumé par les larmes et l'incompréhension.
Je revis inlassablement cet étrange après-midi, cherchant dans le fourmillement de mes souvenirs une esquisse d’explication. Cette réminiscence de chaque geste, de chaque parole, de chaque silence ne m’éclaire toujours pas. Je ne comprends toujours pas mon acte insensé.
J’ai besoin que tu me racontes cette journée, que tu m’expliques ce qui m’a semblé insaisissable, mais tu refuses de parler, cloîtrée dans ton silence, encore tremblante.
Rappelle-toi, Marianne, il y a dix jours déjà, plongés dans cette exubérante nature, nous étions si heureux. Enfin, moi je l'étais, jouissant du bonheur de vous faire partager à toi et aux enfants les lieux où a coulé ma douce jeunesse, au milieu des cascades entourées de fougères arborescentes et des hautes montagnes au creux desquelles je faisais la course avec mes amis.
Je me retrouve dans Maxime, doux funambule, qui veut se glisser partout où un corps peut se faufiler. Alexandre aussi me ressemble, lui qui saute toujours, monté sur des ressorts invisibles, infatigable.
Tu préférais rester seule sur la plage, pour te détendre, tu te sentais oppressée et ces hautes montagnes hostiles ne faisaient qu’accroître ton angoisse. Il y a dix ans, la première fois que je t’ai présenté cette île, tu l’avais trouvée fabuleuse, sauvage et riante, gorgée de vie et de couleurs. Maintenant, tu ne ressens que cette asphyxie dans les plaines, vertiges dans les hauteurs. Même si tu feignais l’enthousiasme et le rire, je me rappelle de tes courts moments d’absence, où tu restais silencieuse, lovée sur tes secrets. Le mouvement te fatigue, tu as besoin d’immobilité, contrairement à nos fils et moi qui ne sommes qu’énergie. Mais tu es la force stable qui nous repose.
J’ai vu des éclats de lumière se poser sur le coin de tes yeux contemplant au loin un point fixe qui n’existait pas. J’ai détourné mon regard, je n’ai jamais pu supporter tes larmes.
Je me souviens de Maxime qui te regardait, craignant que tu n'exploses, retenant l’irruption lacrymale par une compression sur ta main, un mouvement apaisant. Tu as fermé les yeux, tu as respiré, et tu as continué à marcher. Tu as même essayé de sourire, cela me suffisait pour croire que tout allait bien. Tu étais très fatiguée, je pensais que cela expliquait tout.
Je me souviens. La nuit, tu refusais que je te caresse, évoquant la fatigue. Je me retournais, espérant que ça irait mieux le lendemain.
Cependant, j’étais heureux, nous étions avec nos enfants, enfin réunis, loin de cette agitation folle de la vie quotidienne pendant laquelle nous ne sommes que des électrons libres qui gravitons les uns autour des autres, sans heurts certes, mais sans fusion également.
Le hâle de ta peau faisait ressortir ton sourire, je te trouvais si belle, si désirable. Mais tu paraissais inquiète, toujours à observer ton portable en cachette, te dissimulant aux regards alors que tout le monde t’observait. Quel était l’objet de ton attente ? Encore ton travail ? Pourquoi ne savais-tu plus profiter des instants présents ?
Mais j’étais heureux, pour ces vacances, je t’avais pour moi seul, conscient que l’absence d’ondes te coupait du monde. Inaccessible, tu finissais par te croire prisonnière.
J’ai toujours été maladroit, je n’ai jamais su exprimer mes émotions au bon moment ni de la bonne manière. Tu me paraissais distante, je devenais narquois, t’énervais, je te raillais davantage, ridiculisant tes moindres sursauts d’humeur.
Je ne savais plus comment te reconquérir, tu voulais partir, changer d’île, découvrir un territoire vierge de mes souvenirs.
Te souviens-tu de la moiteur qui régnait cet après-midi, au bord de la cascade ? Nous étions seuls, entourés de lianes et d’arbres aux formes exubérantes, les enfants nageaient dans le bassin bleu, féerique avec les rayons de soleil qui dansaient sur les ondes. Alexandre a voulu sauter du haut de la cascade, tu as soupiré. J’ai expliqué à notre fils que ces bassins étaient dangereux car on en ignorait la profondeur, il faut rester au bord pour éviter les tourbillons du centre ou l’apparente profondeur quand on plonge. La vue était superbe, du haut de la cascade. Je t’ai appelée pour me rejoindre. Tu n’as même pas daigné détourner la tête.
Je n’ai jamais tant désiré que tu me regardes. Je t’ai fixée, gageant que si tu te retournais, cela signifiait que tu m’aimais toujours. Mais tu n’as pas bougé, hypnotisée par ton magazine, ou fuyant encore mon regard.
J’ai éprouvé une telle attirance pour cette eau claire, un irrépressible désir de m’y jeter et de me laisser envelopper quelques secondes. Peut-être avais-je le secret espoir de provoquer une vive angoisse de ton côté… Que tu éprouves une émotion forte à mon égard, un sursaut de passion. Peut-être ai-je eu l’envie de me désincarner un instant, n’être qu’un mouvement vers l’eau claire, un envol, resté figé dans le pur instant présent.
Je reste encore figé. Je ne peux plus bouger, je ne peux plus parler, mon corps est un sarcophage organique, un tas de chair flasque. Je ne sais combien de temps cette torpeur durera. Un jour, une semaine, une vie ? Tu te réveilles. Je me noie de nouveau dans le faux plat de tes yeux dont je ne peux sonder la profondeur. Je te fixe intensément pour te faire comprendre à quel point je t’aime, malgré mon impardonnable folie. Me pardonnes-tu d’ailleurs ? Oui, je le crois. Tu me caresses le visage, tes mains sont douces. J’ai l’impression de te retrouver quand je retrouve cette tendresse dans tes gestes. Tu me regardes enfin.

— Allô Pierre, c’est Marianne. Non, il ne va pas mieux, son état est stationnaire. Je crois qu’il avait deviné que je voulais le quitter. Son regard était si intense, si expressif. Se venger ainsi, ne pas penser aux enfants… Mais j’aurais dû tout lui avouer. Tout est de ma faute. Non, je ne viendrai pas ce soir. Oui, c’est fini. Jean a besoin de moi maintenant.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
L’avertissement est lourd de conséquences et le sacrifice est grand. Une chute inattendue et cruelle.
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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce récit plein d'émotion, réaliste et bien écrit.
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Mister Iceberg · il y a
je vous félicite pour cette ecriture pure , le coté malsaion et oppressant du comportement humain dans ses doutes ses craintes et ses peines et très fort dans votre texte.
félicitation vous avez mon soutien +5 évidement, il ne peut en être autrement
je vous invite également à découvrir ma "fournaise" si le temps vous le permet, texte en compétition dans une toute autre catégorie.
bonne continuation
au plaisir de vous lire :)

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Jean Calbrix · il y a
Un texte écrit avec une infinie délicatesse. J'ai adoré. Bravo, Plume ! +5
Je vous invite à lire mon sonnet en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song

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Benjamin Sibille · il y a
Désespérant de réalisme et d humanité
Vous avez bien saisi ces moments et sentiments difficiles
Si vous voulez passer de mon côté
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amours-etrangeres-2?all-comments=1&update_notif=1565298457#fos_comment_3709418

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Sand5962 · il y a
J aime beaucoup votre style d écriture, histoire émouvante,, bravo J ai voté.
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Zouzou · il y a
Qu'il en faut du courage et de l'abnégation de soi pour tout reconstruire !
En licence Vagues à l'âtre ' si vous aimez

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Carine Lejeail · il y a
Ultime sacrifice pour sauver un amour. C'est une belle idée et vous lavez très bien écrite. le texte est juste, tout en nuances et en précision émotionnelle. Bravo, mes voix.
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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