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Un homme en chaleur

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Mememomo

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La chaleur était accablante. Ce fut sa première pensée en s’éveillant. La seconde fut qu’il avait terriblement mal à la tête. Il avait dû abuser de la bière la veille au soir. Il ne s’en souvenait absolument pas. Avait-il participé à un barbecue avec ses voisins comme ils en avaient l’habitude, sa femme et lui ? Lui travaillait dans l’administration. Elle gardait des enfants, ce qui lui avait fourni sa provision de petites filles avec l’accord souriant de sa femme. Depuis qu’ils étaient en retraite, c’était devenu un peu plus compliqué.
Le pire, c’était la chaleur oppressante. Pourquoi sa femme n’avait-elle pas fermé les volets ? Bon sang, cette chaleur ! Et ce mal de tête ! Il ouvrit péniblement les yeux. Face à lui, au lieu de l’armoire et de la commode, il n’y avait qu’un mur et une petite ouverture rectangulaire, mal masquée par un rideau.
Il rêvait. Oui, il devait rêver. D’un moment à l’autre, il allait revenir à la réalité.
et quand il ouvrit de nouveau les yeux, il constata qu’il n’était pas dans son lit mais par terre, allongé sur une natte douteuse. A côté de lui, le sac à dos de ses enfants. Un modèle qu’il avait payé cher et qui avait servi à ses deux fils puis à sa fille. Défraîchi, certes, mais encore tout à fait acceptable. A l’intérieur : des vêtements, une trousse de toilette, un paquet de sucettes, un porte-monnaie avec quelques billets chiffonnés. Sûrement pas des euros. Sans ses lunettes, il n’arrivait pas à déchiffrer les caractères.
Bon sang, tout cela n’avait aucun sens. Il crevait de chaud, il avait mal à la tête et il avait soif. Il se tourna de l’autre côté. A sa gauche, une porte ; au fond, une paillasse supportant un seau et un réchaud à gaz ; en-dessous, un cageot qui contenait de la vaisselle et, à côté, une deuxième porte.
Il parvint à se lever et, titubant, il se dirigea vers le seau rempli d’eau. Il but à longues rasades. La chaleur était toujours aussi écrasante, la douleur martelait toujours ses tempes mais il était à peu près sûr qu’il ne rêvait pas. Il ouvrit la porte : des latrines à la turque, tout ce qu’il y avait de plus rustique. L’autre porte donnait dans une cour. Le sol était recouvert de poussière rouge. Des vieux vélos, une carcasse de voiture et divers objets au dernier stade de l’existence encombraient les lieux. Dans un coin, un puits. Personne aux alentours.
Il rentra, s’assit sur la natte et se passa la main sur la figure : c’est alors qu’il s’aperçut avec horreur qu’il était rasé. A l’adolescence, il avait souffert d’une acné sévère et il lui en restait des marques. Dès qu’il l’avait pu, il avait laissé pousser ses poils, sauf au service militaire, bien sûr, ce qui lui avait valu nombre de quolibets. Depuis, il portait une courte barbe qu’il entretenait avec dévotion. Ses joues glabres lui rappelaient une des périodes les plus horribles de sa vie.
Comment était-il arrivé dans ce gourbi ? Le soleil déclinait et il sortit. Les rues étaient pleines d’une population visiblement étrangère. Il ne comprenait pas un mot. Les gens avaient la peau blanche, mais les cheveux foncés. Il déambula, essayant de se repérer, de trouver une mairie ou un poste de police où il pourrait se faire comprendre. La plupart des maisons n’avaient pas d’étages, les rues n’étaient pas pavées et il n’y avait pas de trottoir. Le bout du monde !
Il revint chez lui après avoir acheté un truc bizarre à manger à un vendeur en plein air. Cette fois, la cour était remplie : des hommes, des femmes et des enfants. Il salua. On lui rendit son salut mais personne ne sembla s’intéresser particulièrement à lui. Et là, il la vit : une adorable gamine, pas plus de trois ans comme il les aimait. Elle jouait avec les autres, inconsciente de son regard. A ses côtés, un garçon un peu plus âgé : parfait, il lui servirait de rabatteur. Il attira l’attention du gamin en lui tendant le seau. Dans sa main, une sucette. Le regard du gamin brilla et il obtempéra avec joie. Deux ou trois autres enfants, dont la petite fille (ouf !), s’étaient rapprochés. A chacun, il donna une sucette, deux à la petite. Au gamin, il glissa une pièce. Une technique qu’il avait peaufinée au fil des ans. Toujours utiliser un garçon pour lui servir d’alibi.
Ils s’enfuirent tous en pépiant comme une volée de moineaux. Bien ! Il avait mis les choses en place.
Le lendemain, le gamin revint accompagné de la petite. Pas idiot, ce garçon. Par gestes, il l’envoya lui chercher à manger. La petite était restée à côté de lui. Il lui présenta une sucette, puis son sexe : la gamine rechigna puis finit par s’exécuter. Quand le garçon revint, la petite léchait sa sucette avec plaisir. Il paya le garçon avec un sourire.
Dans la nuit, la porte s’ouvrit doucement. Ils étaient plusieurs. Ils le bâillonnèrent et le violèrent avec des bâtons, des branches d’arbres, des bouteilles. Puis ils donnèrent libre cours à leur colère, lui cassèrent les bouteilles sur le visage et le rouèrent de coups. Ils le déposèrent enfin devant l’hôpital où, au petit matin, un employé le découvrit.
Une salle commune, la canicule insupportable, un corps endolori de tous côtés. Un personnel débordé qui lui prodiguait des soins comme il le pouvait. Puis une visite de la police qui était remontée jusqu’à son logement et avait découvert dans son sac à dos suffisamment de drogue pour le mettre à l’ombre pendant quelques dizaines d’années.
Dans sa geôle, il avait l’impression de vivre au cœur d’un brasier, pire que tout ce qu’il avait enduré jusqu’à présent. Les coups pleuvaient sans aucune raison, aussi bien de la part des matons que de ses codétenus.
Finalement, un type qui se disait avocat et qui avait quelques notions de français lui fit entrevoir un peu d’espoir. Peut-être qu’un jour, dans quelques années, il pourrait plaider le guet-apens, sortir d’ici, terminer sa peine dans une prison française et retrouver la liberté. Et surtout, rencontrer une jolie petite fille à qui il proposerait une sucette, comme autrefois son père proposait des sucettes à ses trois petites sœurs sous le regard bienveillant de sa mère.

PRIX

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Chantal Noel · il y a
Du sombre qui met mal à l'aise, bravo, mes voix.
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JD Valentine · il y a
C'est du très cru, du brut, du très très noir...J'apprécie le style. Mon soutien.
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Laurence Delsaux · il y a
Coup de poing dans le ventre, comme quoi les mots, c'est puissant !
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Odile · il y a
Tout est banalement horrible jusqu'au titre.... J'aurais presque peur de voter, peur que ce personnage n'existe vraiment... Je vous recommande la lecture de Zombie de Joyce Carol Oates. Bravo et bonne chance !
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Mireille.bosq · il y a
Radicalement "hot" et noir, noir, noir, oui, on sait, ça existe...je vote et je m'abonne.
Si lecoeur vous en dit, chez moi c'est médiéval:
tres-tres-court/le-rescape-de-montsegur

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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce texte "chaud".
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Stéphane Damois · il y a
Ouch ! Quelque part entre Mystic River et Hard Candy, le sordide est parfaitement (d)écrit.
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Frédéric Chaix · il y a
Un texte sordide et glaçant car très réaliste.
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Claude Jégo · il y a
Voici une belle écriture à découvrir avec des détails bien trouvés qui racontent bien le lieu et les personnages qui entourent le "héros ?"
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