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Un goût plus amer que le miel

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Yves Le Gouelan

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Les vents forts soufflent sur la mer. De l’écume blanche court sur la crête des vagues. Du haut de la falaise, je vois les goélands tournoyer au-dessus de la plage, les ailes déployées, les plumes frémissantes. Les senteurs marines me fouettent le visage. Je goûte l’instant, la route a été longue. Je claque la portière de la voiture et je monte vers la maison.

Elle est toujours là, serrée entre ses deux voisines, dominée par leur taille. Je ne reconnais pas le bleu des volets. Les couleurs passent, comme les années, et si l’on peut repeindre des murs ou des volets, on ne peut donner d’autres couleurs au temps écoulé.

Je n’ai rien préparé, j’en suis incapable. Les mots viendront quand nos yeux se retrouveront. D’où me vient cette confiance du moment présent ? D’où me vient cette certitude de nos retrouvailles ? Ici j’ai connu la paix des âmes tourmentées. La chaleur de ses bras, de nos étreintes, le goût de miel de lèvres, de nos baisers. A taste of honey, notre chanson. J’ai découvert les longues heures indolentes à ne se préoccuper de rien. L’émerveillement des matins, avec le large sur grand écran pour horizon. C’est là que je suis né une deuxième fois. Et pourtant. « Je reviendrai, je lui ai dit. Je reviendrai. »

Le portail en bois ne vacille plus sur ses gonds et un joli gravier blanc a remplacé le ciment couvert de mousses vertes et noires de la petite cour devant. Les quelques marches, une inspiration plus grande, une hésitation avant de sonner. La musique d’un carillon résonne au-dessus de la porte. Puis plus rien. Le temps aboli, en quelque sorte. Du plus profond de la maison des bruits de pas se rapprochent.

— Monsieur ?
Un visage et une main apparaissent dans l’entrebâillement de la porte. Une jeune femme aux grands yeux vert sombre, les cheveux en désordre, pas maquillée.
— Je suis bien chez Madame Kessler ? Et sans attendre de réponse « Je voudrais parler à Olivia ».
La jeune femme a un mouvement de recul, une réticence dans son attitude.
— Vous voulez parler de ma mère ?
Effectivement une ressemblance, oui, dans le bas du visage, son arrondi et les joues pleines. Les yeux, bien sûr.
— Je... c’est cela, c’est elle...
— Et qui êtes-vous ?
Ses sourcils se froncent.
— Je m’appelle Luc, un ami d’il y a longtemps.
Elle réfléchit, ou me regarde-t-elle simplement.
— Oh Luc, l’homme à la décapotable !
Dans l’album des souvenirs, j’avais oublié cette photo, la décapotable, combien de virées les cheveux au vent. Je retrouve le sourire.
— Oui c’est bien moi.
— Ma mère est morte, il y a deux ans.
Non, non, mon cerveau refuse d’entendre cela. Une lumière s’éteint tout à coup.
— Je suis désolé, je...
Je bafouille des mots.
— Elle vous a attendu, toutes ces années. Elle s’est mariée, je suis née. Beaucoup de temps s'est écoulé. Vous ne le savez pas mais elle me parlait de vous en secret. Elle vous a attendu malgré tout et vous n’êtes jamais revenu. Jamais, jamais un signe, rien. Rien.
L’émotion est forte, inattendue. J’entends le cœur cogner dans la poitrine. Sonné, vide de mots, ridicule avec mes espoirs de retrouvaille.
— Pardonnez-moi, je ne sais pas...
Elle me dévisage. Sans doute ce n’est plus l’heure du pardon. Un voile triste s’est posé sur ses grands yeux. Chacun dans nos pensées, à remonter le chemin difficile de la mémoire, un fil cruel parfois. Empêtré dans mes souvenirs sur le perron de cette maison où j’ai vécu, à présent comme un étranger.
— Ne restez pas là, s’il vous plait.

Un bref instant, j’imagine qu’elle m’invite à rentrer à l’intérieur. Et puis non, sans un mot, sans un bruit, la porte se referme. Un mur, une frontière infranchissable dont je m’éloigne lentement.

Sitôt le portail franchi, je résiste à la tentation de me retourner, à quoi bon. Les rêves ne sont plus, emprisonnés, empoisonnés dans les fils du temps.
Appuyé contre le capot de la voiture, les pensées en désordre, je sais que la route est finie. Olivia, je ne suis pas digne de toi. Tu as été plus fidèle à notre mémoire. Me resteront des images de toi, de nous et la nostalgie du passé. Cela ne suffira pas.

Tandis que les vagues s’écrasent sur les rochers en bas de la falaise, je scrute le ciel, à la recherche d’une chose improbable, comme souvent, une chose sans nom, un bonheur perdu, inconsolable. Comme une chanson qui me hantera longtemps.

Le vent claque à mes oreilles. C’est un bel endroit ici, face aux éléments, pour noyer l’esprit et apaiser le tourment de ma peine, alors que la caresse marine offre à mes lèvres un goût plus amer que le miel.

PRIX

Image de Été 2018
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RAC · il y a
Ca pique un peu les yeux quand même...
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Jean Calbrix · il y a
Des retrouvailles avortées pour cause de décès ! Merci, Yves, pour ce récit sans cris sans larmes mais avec des pincements au cœur. Je clique sur j'aime
Je vous invite à une balade dans les dunes avec ma chienne Ianna : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes C'est un sonnet en finale automne ! Bonne journée à vous.

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jc jr · il y a
Le souvenirs ont besoin de concrétisation, sinon ils risquent de devenir de regrets. Si le cœur vous en dit, venez lire " le bilan ".
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Adlyne Bonhomme · il y a
Une nouvelle découverte superbe, belle plume, j'aime votre titre bravo

je vous invite à lire ce poème en compétition merci
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Hervé Mazoyer · il y a
Le fanatique des beatles que je suis ne reste pas insensible à cette chanson. A la fin le goût semble amer cependant...mention spéciale pour le cadre marin très joliment mis en valeur. Bravo. Si vous souhaitez les lire j ai deux textes en competition sur ma page. Amicalement.
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Yves Le Gouelan · il y a
Oui les Beatles bien sûr, c'est pourtant la version de Lizz Wright capable de me bouleverser. Merci de votre appréciation.
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Adlyne Bonhomme · il y a
Bonjour Yves, je vous invite à renouveler votre soutien pour mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci d'avance.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire qui nous touche profondément, Ancre ! Merci de venir découvrir “Sanglante Justice” qui est en Finale pour le Court et le Noir 2018. Merci d’avance et bonne journée!
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Yves Le Gouelan · il y a
Merci pour cette "belle plume".
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Yves ! A bientôt !
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Jennyfer Miara · il y a
On pense toujours qu'on aura le temps, et puis finalement non, c'est déjà trop tard. Vous avez bien montré ce décalage entre les rêves qu'on a et la réalité lorsqu'elle nous rattrape.
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à aller y jeter un œil :-)

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Yves Le Gouelan · il y a
Merci d'avoir apprécié le fil de ce court récit.
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Sylvie Talant · il y a
J'ai lu cette nouvelle si belle ( une aquarelle ) et désespérée cet après-midi et elle me parle particulièrement à moi qui ai tenté de renouer cette année avec deux mystérieuses personnes qui jadis me furent chères, me disant que la mort n'attendra pas ; je n'y suis point parvenue. J'aime cette nouvelle.
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Yves Le Gouelan · il y a
Ce côté "aquarelle" me touche particulièrement et cette évocation de votre histoire personnelle ajoute à l'émotion, merci.
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Djany · il y a
une très belle histoire d'amour contrarié ... Merci pour votre passage sur ma page
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Yves Le Gouelan · il y a
Contrarié, sans doute impossible. Merci de votre regard.
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Florent Paci · il y a
Comme "Parfum d'orchidée", les paliers de porte sont des lieux où beaucoup de destins se jouent ;). Je suis déçu de ne pas avoir lu cette nouvelle avant...
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Yves Le Gouelan · il y a
Je me suis posé cette question également, dans mes textes on ouvre des portes, comme ailleurs on ouvre des fenêtres. Ne soyez pas déçu de ne pas lu ce texte avant, j'aime ces visites, ces regards qui s'égrènent au fil du temps. J'apprécie que vous fassiez référence à Parfum.
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