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Un élan de bonheur

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Nemecha

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Tout d’abord il y a un mort, un objet froid, sans vie. On en vient à regretter son choix : comment une carcasse belle mais inanimée a-t-elle pu être l’origine d’une émotion si vive  ?
On en fait le tour, dégage des lignes acérées, commente chaque courbe ou lignes droites, sources de puissance. On observe ce métal froid dont on a tant rêvé, on s’arrête sur ce qu’on a longtemps pris pour des yeux, on n’y voit plus que des feux, on se demande s’ils seront suffisants, on prête attention à ce qui pose notre désir sur terre, on se surprend à penser que parfois ce noir sophistiqué décollera : on ne résiste pas, on regarde des chiffres sur ces plots noirs, quelques indications que d’autres nous envieront. Toutes les caractéristiques du monstre nous sont connues, mais ces chiffres en amènent d’autres : qu’il est rassurant de voir apparaître, ceux qui, quelques instants auparavant, n’étaient couchés que sur quelques pages de papier glacé ; plusieurs brillent maintenant sur d’épaisses mais petites platines chromées : l’homme a eu longtemps besoin que l’on sache ce qu’il possède.
Après plusieurs minutes d’attraction, les mains semblent vouloir reformer tous les dessins rêvés. On ferme les yeux, on perd l’envie de voir pour percevoir chaque cm2 de métal froid ; le bout des doigts ne doit rencontrer aucune aspérité et mesurer l’épaisseur d’une peinture qui doit être unique ou au moins bien choisie.
Parfois l’émotion s’enfuit là, on a un peu honte d’être aussi futile ou plutôt on a envie de conformisme : perdre du temps à cause d’un objet, cela sera bientôt interdit ou alors il doit communiquer, faire avancer le monde. Alors, on veut s’éloigner, mettre des dizaines de kilomètres entre le lieu des prémices de notre vaine satisfaction et un monde meilleur.
Et c’est à ce moment que l’on découvre une porte, une ouverture qui nous promet une fuite rapide, bruyante mais encore tolérée. On s’assoit, on a envie de prendre son temps, mais notre moloch est depuis trop longtemps inerte. Une clé est là, on la touche, constate les liens de cette petite pièce avec l’ensemble, cela ne prend que quelques secondes car on ne résiste pas : un bruit rauque apparaît, cet assemblage de métal et de matériaux rares tremble, enveloppe notre carcasse. On voudrait partir vite, mais les anciens nous l’ont rappelé trop de fois, alors on attend. Une chaleur envahit doucement le vieil intérieur.
Au bout d’un moment, on ose engager un rapport, tout est incertain, mais, une fois de plus, cette construction de l’esprit s’en va mais elle est avec nous : doit-on la laisser faire ? Ou lui imposer nos volontés ? Au début, c’est un peu une lutte, on apprend, on réapprend, nos mains sur le bois s’agrippent ou glissent. Les premiers virages s’affirment, se forment ; on sait que l’on ne dispose pas de génie, mais on veut voir le paysage, le faire défiler au son du seul instrument de musique capable d’une mélodie aidé par nos seuls membres vulgaires. Certaines courbes sont négociées maladroitement. Et si ce virage était le dernier ? Non, il ne doit pas l’être ou alors notre petit coupé anglais perdra le circuit de ses évasions.

Le titre est inspiré d’une réflexion de Françoise Sagan après quelques kilomètres au volant d’une de ses Aston Martin.
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