Un doigt dans le bénitier

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La dernière phalange de l’annulaire est posée dans le bénitier. La pulpe fine du doigt plonge à plusieurs reprises dans l’eau fraîche et c’est un monde entier de sensations qui est ici mobilisé. Le Liquide Saint vient envelopper le reste de la main et, sous les habits épais du dimanche, le corps vibre impunément, le corps envahi par des moiteurs bien plus secrètes.

La procession est lente aux portes du temple. La foule est intime, ce sont toujours les mêmes, chaque dimanche, qui se pressent et se saluent devant la statue estropiée du fils de dieu. Quelques familles sont là, sages et assorties, duffle-coats sur le dos et coupe règlementaire, quelques enfants aussi, paroisses de moins en moins vivaces, traditions de moins en moins respectées. Puis ce sont essentiellement les plus âgés, le pas fragile mais déterminé, les plus vieux éduqués au rythme des cloches, nourris au « Nouveau Testament », conduits dès leur plus jeune âge à l’autel et à la prière.

Sur le marbre glacé de l’allée centrale, les silhouettes se plient, semblent faire pénitence : on s’agenouille et on fait silence. La main droite maintenant trempée, elle parle à voix basse, dit en secret les mots d’amour, toute sa passion pour celui qui a porté la croix, laisse sa main encore un peu dans la vasque, sent la foi pénétrer son bras, son torse, sa poitrine allant et venant au grès d’une respiration de plus en plus exagérée, et maintenant les lieux interdits, cet espace vierge perdu entre ses jambes, cette chair à la fois tendre et ferme, légèrement bombée, ces profondeurs dont elle ignore les délices, c’est tout son corps désormais, tout son corps qui se tord sans le montrer, qui se balance au son des orgues monstrueuses, et ses yeux ne voient plus, aveugles dans l’extase, tendus sous l’afflux sanguin, et sa main finalement se referme, brutale, se crispe et se blesse légèrement en venant griffer la matière poreuse.

Les premiers chants emplissent l’espace à l’unisson, disent ensemble la légende deux fois millénaire. Le protocole est parfaitement réglé, c’est la même soupe depuis si longtemps. On répète, on conclue, on demande et on s’excuse. Sous les duffle-coats une jeunesse s’ennuie, passe le temps en pensant au poulet du midi, à la cuisse de la voisine qui a l’air si fine et si sucrée. Les parents ne chantent pas : ils hurlent, proclament, résistent toujours malgré les attaques incessantes, malgré le monde qui a changé, malgré la mort d’un dieu qu’ils pensaient éternel. Les plus vieux, eux, ne se rendent compte de rien. Les yeux mi-clos, ils ânonnent sentences et supplications, souffrent en silence car pour eux voilà l’essentiel, il faut souffrir, mériter ce qui ne tardera pas à s’imposer, courber l’échine et attendre la décision des instances divines – toute cette technocratie aérienne extrêmement organisée, hiérarchisée, étudiant l’immense pile de dossiers en attente, validant à chaque étage et de bureau en bureau les pièces fournies et le curriculum, faisant passer tout cela des Saints aux Anges, puis aux Archanges et finalement ce tampon, geste définitif, claqué par le chef et son rejeton. Bref, on attend que tout ça passe, en serrant les fesses. La musique enfin se calme, c’est le temps de la collation. Hosties industrielles juste signées, croix que l’on fait rapidement, comme ça, comme si cela suffisait, « amen » tranquille et on mâchouille ou on laisse fondre, c’est selon le goût de chacun, et de toute façon la pâte colle sur la partie supérieure du palais, s’amalgame sous les assauts insistants des glandes salivaires. « Pater Noster » en canon et à dimanche prochain : il faudra vérifier la cuisson du poulet.

Un doigt dans le bénitier, elle a joui. Elle s’est enfin laissée aller. Elle a toujours ressenti un petit quelques chose, ça la titillait comme on dit. Mais là c’est venu par vagues, son bas-ventre est parti en spasmes et a tout emporté. Une goutte infiniment salée perle à son front. Elle en est sûre : personne ne l’a vue. Sa main est rouge, colore un peu l’eau divinisée. Elle voit à nouveau et redresse doucement sa tête : là, juste au-dessus d’elle, le crucifié la regarde, ne la quitte plus des yeux, semble partager l’étrange expérience. Un petit sourire marque le visage de marbre : le tissu qui lui ceint les hanches semble avoir légèrement bougé.
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