2
min

Un charmant petit cimetière

Image de Odile Nedjaaï

Odile Nedjaaï

454 lectures

252 voix

En compétition

De nos jours, les gens sont toujours pressés. Ils courent pour attraper leur bus, ils courent dans les couloirs du métro, ils courent derrière leurs caddies au supermarché, ils courent même le dimanche matin dans les parcs, sur les trottoirs urbains ou les chemins de campagne. Ils ont sans doute leurs raisons. Moi, je suis un adepte de la lenteur. J’aime prendre mon temps, ce qui énerve souvent ma femme. Elle est d’un tempérament vif et impatient. D’ailleurs, les nouvelles limitations de vitesse la font vitupérer alors qu’elles ne changent rien à ma conduite, toujours mesurée.

Facétie du destin, il y a trois jours, au moment où je traversais tranquillement un passage pour piétons, un chauffard m’a renversé. Et je suis mort. Tué sur le coup. C’est alors que s’est produit un phénomène surnaturel inexplicable. Mon esprit s’est mis à flotter au-dessus de mon corps et je vois tout ce qui se passe, j’entends tout ce qui se dit. Je repose au funérarium et ma famille me contemple avec un air affligé. Je suis désolé de leur infliger cette peine et tous les tracas administratifs d’un décès. Cependant, la situation ne m’est pas désagréable. L’atmosphère est fraîche, calme et feutrée. Dehors, c’est le brouhaha de la ville, la cacophonie des klaxons et la chaleur moite de l’été. Je me sens bien dans cet état éthéré, délivré de toutes les contingences de la vie sur terre.

Mes fils commencent toutefois à s’agiter et regardent fébrilement leurs montres. Les Pompes Funèbres ne sont toujours pas là et je vais rater mon enterrement. Cela m’agace car ma légendaire lenteur n’a jamais rien enlevé à ma ponctualité. Quatre croque-mort arrivent enfin. Ils sont nerveux et transpirent abondamment. Avec la canicule, les décès et les funérailles qui s’ensuivent se succèdent à un rythme effréné. Pour rattraper leur retard, ils me chargent sans ménagement sur leurs épaules et transportent mon cercueil brinquebalant jusqu’au corbillard. Ils roulent à fond la caisse sans respect du code de la route ni de ma pauvre dépouille. Je crains l’accident et un défunt supplémentaire. Nous parvenons miraculeusement sans encombres au parvis de l’église où attendent proches, amis et relations.

Mon chauffeur et ses collègues descendent afin de s’entretenir quelques instants avec ma famille avant la cérémonie. Quand soudain surviennent le mugissement de sirènes de police, des coups de feu et les cris des passants qui s’enfuient. Deux hommes encagoulés sautent dans le corbillard et démarrent en trombe. Sans doute les braqueurs d’une banque ou d’une bijouterie. Et c’est reparti ! Le premier trajet était finalement une promenade de santé ! Si je n’étais pas déjà mort, je craindrais pour ma vie. Même si je n’apprécie guère cette sauvage échappée, j’en goûte néanmoins l’ironie et un sourire imperceptible se dessine sur mes lèvres livides.

Mon cercueil bien arrimé et mon linceul douillettement matelassé amortissent les cahots et les brusques changements de direction. Afin de semer la police qui les talonne, mes kidnappeurs continuent leur course folle dans les rues encombrées, grillant les feux rouges, mordant les trottoirs. Puis ils quittent la ville pour de petites routes sinueuses où la vitesse excessive est particulièrement déconseillée. Sans craindre que j’en fasse les portraits robots, ils enlèvent leurs cagoules. Je regarde avec compassion leurs jeunes visages de vivants en sursis. Si seulement je pouvais leur dire de se rendre afin d’éviter le pire ! Mais ma bouche reste désespérément muette et je dois me résoudre à les abandonner à leur destin.

Croyant encore en quelque bonne étoile, ils élaborent une stratégie. À la sortie du prochain village, il y a sur la droite une route en épingle à cheveux qui pourrait les soustraire à la vue de leurs poursuivants s’ils la prennent suffisamment tôt. Nous y sommes. Le virage trop serré est mal négocié. Le corbillard fait une embardée suivie de plusieurs tonneaux avant de basculer par dessus le parapet. J’ai juste le temps d’apercevoir un charmant petit cimetière en contrebas. Une fosse fraîchement creusée attend son futur occupant. N’est-ce pas ce qu’on appelle rouler à tombeau ouvert ?

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

252 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Christopher GIL
Christopher GIL · il y a
Idée originale que de faire parler un mort! Mes voix pr vous!
J'ai un poème et un texte... "a la vie, a la mort" si cela vous tente!
Je vois qques similitudes entre nos deux histoires..

·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une charmante plume pour la subtilité et l'humour de cette œuvre captivante, Odile ! Une invitation à découvrir mon haïku,“Éclats de lumière,” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2019. Merci d’avance et à bientôt!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

·
Image de Odile Nedjaaï
Odile Nedjaaï · il y a
Un grand merci, Keith !
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Une charmante petite histoire où les méchants sont punit bien fait.
Vous arrivez à nous rafraichir et nous faire sourire avec une histoire de mort et de cimetière Chapeau.
Bravo et merci
Je soutiens.

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une histoire pleine d'humour noir à la manière de Brassens. Je souscris plein pot à la police d'assurance décès...
Bravo Odile pour cet éloge funèbre.
"Les funérailles d'antan", citation :
"L'autre semain' des salauds, à cent quarante à l'heur'
Vers un cimetièr' minable emportaient un des leurs
Quand, sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis
On s'aperçut qu'le mort avait fait des petits"

·
Image de Odile Nedjaaï
Odile Nedjaaï · il y a
Merci Fred pour ce commentaire et la référence à Georges Brassens à laquelle je n'avais pas du tout pensé ! Je vais réécouter la chanson avec plaisir !
·
Image de Valérie Rossignol
Valérie Rossignol · il y a
J'aime beaucoup !!! Un récit très bien écrit, plein d'humour et de subtilité. Je vote, bien entendu. Je vous invite sur ma page, si vous le souhaitez, afin de faire connaissance avec un certain musicien du métro parisien.
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Des funérailles mouvementées !
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Autant en rire ... ! Une arrivée pour le moins mouvementée, en espérant que la fosse ne le laisse pas septique ...
·
Image de Duche
Duche · il y a
Pour une seule fois de mon vivant , j'aimerai prendre la place du mort . Bravo Odile c'est très drôle, du coup je vais me servir une bière , avec mes voix
·
Image de JACB
JACB · il y a
ou plutôt "tomber à pic"! Je me suis follement amusée à vous lire Odile, c'est rocambolesque et écrit paradoxalement ...sereinement", Bravo! *****
·
Image de Odile Nedjaaï
Odile Nedjaaï · il y a
Merci !
·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Surprenante destinée que celle de cette homme très tranquille. Texte qui ne manque pas d'humour et j'aime beaucoup la fin.
·
Image de Odile Nedjaaï
Odile Nedjaaï · il y a
Merci François !
·