Un adversaire redoutable

il y a
4 min
87
lectures
48
Qualifié
Image de 2020
Image de Très très courts
Une nouvelle inspirée de faits réels.

Je m’appelle Sébastien Miraze, je suis cancérologue au centre Antoine Lacassagne de Nice depuis près de quinze ans. Le début de ma carrière a été marqué par des évènements que je n’oublierais jamais.
Tout a commencé le jour où ma mère, alors que je n’avais que douze ans, m’a annoncé qu’elle était atteinte d’un cancer du sein. Même à cet âge, on comprend que le cancer n’est pas une maladie comme les autres. À l’école, on en avait déjà parlé, et je savais qu’il y avait des risques que je perde ma maman. Malgré cette nouvelle inquiétante, j’ai toujours réussi à garder le sourire, devant elle en tout cas. Je ne voulais pas la tourmenter davantage. Après quelques mois de traitements lourds dont je ne voyais que les effets indésirables, le docteur lui annonça qu’elle était guérie et sauvée. C’est après cet évènement qui a marqué ma vie que j’ai voulu devenir cancérologue comme le docteur qui avait sauvé ma mère. Mes études de médecine se déroulèrent sans problème. Mon travail à l’hôpital me plaisait beaucoup mais les premières confrontations avec la maladie ou plutôt avec les malades furent plus difficiles que je ne l’avais imaginées.
Je travaillais au service de cancérologie depuis quelques semaines. Un matin d’automne où la pluie tombait doucement j’avais une consultation avec Pauline, une jeune femme de vingt deux ans qui venait me montrer les résultats de sa mammographie. Elle avait les yeux d’un bleu profond. C’était une très belle jeune femme qui serrait nerveusement la pochette en plastique qui contenait ses examens . À peine était-elle entrée dans mon bureau que j’ai vu son air abattu et soucieux. Une certaine tension régnait. Je me souviens que la première chose que je lui ai dite était de s’asseoir et de se servir du café si elle en voulait. C’était quelque chose qui mettait souvent mes patientes un peu plus à l’aise. Sans répondre à mes deux propositions, elle m’a dit, en me regardant droit dans les yeux, avec une voix ténébreuse : « Elle m’a tuée... ». Je ne savais pas encore de quoi il s’agissait, mais cette annonce brutale, refroidit l’atmosphère. Pauline me tendit sa pochette et m’annonça qu’elle était atteinte d’un cancer du sein en phase terminale. Ces résultats annonçaient un cancer du sein très agressif et contre lequel on ne pouvait plus rien faire, malgré les nombreuses solutions médicales que nous possédions. Son cancer avait été découvert trop tard. J’ai demandé à Pauline ce qui s’était passé et les circonstances de la découverte de sa maladie. Elle m’a raconté des choses que je ne pensais plus possibles. Le docteur Germaine Kirne était la cause de cette situation cauchemardesque et de cet état irrémédiable. Cette gynécologue a trop tardé avant de prendre au sérieux les grosseurs que Pauline avait à la poitrine. La jeune femme, sans famille ni proches pour la conseiller, n’a pas soupçonné le cancer. Voilà comment la vie de Pauline bascula. Désormais, elle était terrorisée et détruite, dans tous les sens du terme. Je l’ai prise en charge et je l’ai installée dans une chambre en attendant de lui faire passer des examens, qui je le savais, n’allaient faire que confirmer sa mort prochaine.
Après cette consultation éprouvante, je reçus à mon cabinet une seconde femme. Le contexte était très différent. Sandrine, femme de quarante trois ans, accompagnée de son époux et de sa jeune fille, n’était pas inquiète. Je pensais d’ailleurs qu’elle ne venait me voir que pour un simple contrôle. En réalité, elle aussi était atteinte d’un cancer du sein, mais cette fois si, il n’était pas trop tard pour le soigner. Voilà comment cette matinée d’hiver a orienté la suite de ma carrière. J’étais un jeune cancérologue avec très peu d’expérience. Je venais de découvrir la difficulté de la relation médecin patient.
Il serait bien trop long de vous raconter chaque moments, chaque pleur et chaque onces d’espoir de ces deux femmes. Tout ce qui est important de savoir, c’est que nous avons tissé des liens très forts tous les trois durant ces longs mois ; moi le médecin et elles les malades. Nous étions proches et très complices quand il nous arrivait de parler d’autre chose que de la maladie. Sandrine voyait en Pauline sa fille. Pauline voyait en Sandrine la mère qu’elle n’avait jamais eue. Moi, je voyais en ces deux femmes, des êtres chers que je pouvais associer à mes sœurs. Chaque semaine, Sandrine se rétablissait un peu plus après avoir subit une opération chirurgicale qui avait permis d’extraire la masse tumorale, suivie de séances de chimiothérapie pour prévenir le développement de métastases. À côté d’elle, dans la même chambre, Pauline dépérissait de jour en jour. Elle se battait et avait encore l’espoir de guérir. « Jusqu’à la fin » avait-elle dit. Plusieurs opérations et séances de chimiothérapie qui l’avaient épuisées n’avaient rien pu faire. Il était trop tard. Je me souviens d’un jour où nous avions eu une discussion dans laquelle je lui avait dit que désormais, les médicaments qu’on lui administraient lui éviteraient de souffrir. Ces mots de médecin avaient été très durs à prononcer parce qu’elle et moi connaissions l’issue de sa maladie. Elle ne m’avait pas répondu et était partie en tirant derrière elle son porte poche de vitamine. Vous savez, je suis une personne qui ne me plains pas souvent, mais depuis ce jour, je me suis juré de ne plus jamais le faire, par respect pour Pauline, qui ne se plaignait jamais. Quelques mois sont passés, Sandrine recevait chaque jour les visites de sa fille et de son mari. C’est elle qui faisait de son mieux pour arriver à changer les idées à Pauline.
L’été était déjà arrivé. Les plages étaient bondées de touristes, mais Pauline ne pouvait le voir qu’à la télévision. Ce jour là, Sandrine a quitté l’hôpital, fraîche et pleine de joie de vivre, en embrassant Pauline, allongée dans son lit, qui ne put que lui serrer la main faiblement. Sandrine m’embrassa aussi, me disant que c’était grâce à moi qu’elle était vivante et qu’elle ne me remercierait jamais assez pour ça. Ce même jour, Pauline nous quitta, dans l’après midi, sans bruit, sans larmes, presque paisiblement, du moins de l’extérieur, car son corps est mort en se battant contre ces métastases qui lui avaient envahit le corps. Une des infirmières alla dans la chambre pour débrancher les machines qui avaient aidé Pauline à rester en vie quelques jours de plus. C’est moi qui finis de le faire, comme si j’en avais besoin, comme pour lui dire adieu. J’ai alors détaché le corps de Pauline de ces fils et de ces perfusions qui étaient là pour l’aider. C’était la première fois que je pleurais le décès d’une patiente. Je la trouvais si jeune. Elle avait toute sa vie devant elle. Après cet évènement, j’ai faillis poser ma lettre de démission dans le bureau de mon directeur mais Sandrine m’en a empêché. Dans mes souvenirs, elle me disait que c’était grâce à moi qu’elle était là, qu’il fallait que je persévère et que je continue. Mon travail serait encore utile pour les prochaines « Sandrine » mais aussi pour les prochaines « Pauline » que je devrai accompagner jusqu’à la fin. Quelques jours plus tard, j’ai aussi intenté un procès à la gynécologue de Pauline qui a été reconnue responsable de sa mort.
Aujourd’hui encore, chaque jour, des femmes atteintes de cancer du sein plus ou moins graves viennent me voir pour être soignées. Cette maladie tue des dizaines de millions de personnes chaque année dans le monde. Pauline restera dans mon esprit pour toujours. Une femme vaillante qui avait tenté de remporter une guerre contre un adversaire qui était trop fort pour elle. C’est la toute première de mes patientes que je n’ai pas réussi à sauver de sa maladie.
48

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,