Ulysse ou la nouvelle Odyssée.

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J'aime les mots. Les dire,les écrire, les assembler les opposer, les chuchoter. J'aime surtout les partage  [+]

Image de Eté 2017
Son nom était Léandro, mais tout le monde ici, l’appelait Ulysse, depuis le naufrage de son bateau pris par les glaces en « ce terrible mois de février » – c’est comme ça qu’ils disent les gens – où la côte toute entière avait été paralysée. Je n’ai jamais très bien su où il allait, mais il est resté bien après le dégel, après même que son bateau soit remis en état. Il disait que son naufrage était un signe du destin. Je ne sais pas bien, non plus, d’où il venait.
Je le trouvais très beau, costaud, avec des cheveux noirs tout bouclés et des yeux d’une couleur que je ne saurais pas dire, mais qui souriaient en même temps que sa bouche. Il chantait bien, avec des paroles que je ne connaissais pas, des mots jolis, tout doux que j’essayais de répéter et que j’ai oubliés. Ma mère aussi le trouvait beau. Les hommes qu’elle trouvait beaux, ma mère les gardait près d’elle, dans la chambre qu’elle louait pour se faire un peu d’argent. Ils restaient un peu, ou longtemps parfois, comme ils voulaient. Mon père à moi, il était parti si vite qu’il a jamais su que je suis née. Ça nous était égal. On était bien toutes les deux.
Ulysse disait que Maman était aussi jolie que Nausicaa. Vous savez la princesse qui a recueilli le vrai Ulysse, quand il a fait naufrage et qu’il a échoué, tout nu, sur la plage où elle se baignait avec ses servantes. Heureusement, le nôtre, il n’était pas tout nu. Il serait mort de froid, le pauvre, dans la mer gelée. Bien sûr, maman n’a pas de servante. C’est elle qui est serveuse dans le petit café après la Rue des Ecoles, juste avant d’arriver au port. Notre maison est un peu plus loin vers la Grande Plage. Au début, c’est une voisine qui me gardait mais quand je suis devenue grande et raisonnable, j’ai pu rentrer seule après l’école. Dix ans quand même... Le jeudi, cathé le matin, patronage l’après-midi.

Tout allait bien. Mieux encore depuis qu’Ulysse habitait là. Quand il ne travaillait pas pour réparer son bateau, il vadrouillait avec nous, mon copain Pierre et moi. Pierre est un sacré bon pêcheur à pied : palourdes, bigorneaux, berniques... Pour les crevettes, il est était trop petit mais il montrait les coins secrets de son père à Ulysse qui partageait en deux la récolte.
Ce que je préférais à tout, c’était quand notre Ulysse nous racontait l’histoire de l’autre. Pierre et moi, on se demandait bien pourquoi à l’école on ne nous en avait jamais parlé. C’est incroyable, tout de même, tout ce qui lui est arrivé .
Ça nous donnait des idées. On se déguisait parfois, Pierre en cyclope Polyphème, moi en nymphe Calypso. Une drôle de peste, celle là, qui droguait Ulysse pour l’empêcher de partir rejoindre sa femme Pénélope. Je me demandais, parfois, si notre Ulysse avait aussi une femme, attendant son retour. J’espérais que non, parce que du poison léger, moi je n'en avais pas et je voulais qu’il reste toujours avec nous. Pierre était d’accord.
On avait envie tous les deux, de construire un radeau pour mimer la fuite d’Ulysse quand il avait échappé à Calypso. Les grandes vacances se prêtaient à ce « projet d’envergure », comme aurait dit la maîtresse. On a parcouru la plage et le port à la recherche de bois flotté, de restes échoués de longueur convenable pour tenir ensemble. On a tout stocké dans l’appentis inoccupé de mon jardin dont on fermait soigneusement la porte. On a appris à faire des nœuds solides, on a même regardé dans des vieux livres, chez le pépé de Pierre, des combines pour faire joli. On avait plein d’idées, sauf pour le mât. Fallait qu’il soit costaud pour tenir fermement le fuyard. C’est comme ça, qu’Ulysse avait résisté au chant des sirènes... Il faut croire qu’elles chantaient drôlement bien puisque tous les marins s’étaient noyés pour les rejoindre.

Fatiguée par les longues journées de travail pendant l’été, Maman-Nausicaa perdait souvent sa bonne humeur. Je sentais se lever des vents contraires. Ulysse-aux-belles-boucles n’allait-il pas voguer vers des rivages plus accueillants ?
Notre travail avançait en secret. Nous n’avions pas, bien sûr, imaginé de jouer en plein air, sur la mer. Notre tableau vivant verrait le jour sur les lieux mêmes de sa construction. Pour le mât, que nous ne savions toujours pas le fixer au radeau, il suffirait de faire semblant. On l’attacherait fermement aux mains de Pierre, liées dans le dos. Une ceinture autour des cuisses, une autre sous les bras, ça devait tenir. Nous étions drôlement fiers de nous. Tout était prêt : les textes, les gestes, les chants et même les invitations personnalisées.
Nous avons fait la dernière répétition dans l’après-midi, en costume, portes fermées. Les bougies, allumées pour la première fois, donnaient à la scène quelque chose de magique.

Quand l’incendie s’est déclaré, j’ai ouvert tout grand la porte. L’air s’est engouffré. Ligoté à son mât, Pierre, tombé sur le sol, hurlait. Le toit commençait à s’effondrer. Ulysse venait de rentrer. C’est lui qui nous a sauvés.
Je ne l’ai plus revu.

A l’hôpital, les yeux plein de larmes, Maman m’a dit qu’il était parti. J'ai rien répondu. J’ai rien demandé non plus quand j’ai vu son bateau toujours amarré au ponton.
Pour avoir moins de peine, j’espère juste que, là-haut, Pénélope a posé son ouvrage pour lisser, de ses doigts habiles, les boucles brunes de son amour.

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