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Raginel

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Qu’est-ce qui m’a pris ? Moi qui me paie immanquablement la tête de Léa quand elle m’annonce d’un air triomphant :
— Le Loto, je le sens. Je t’assure, j’ai vu les chiffres ! Je me suis bien concentrée et...
Toujours est-il que ce matin, sortant du bar-tabac où je venais de boire un café avec Hassan, j’ai prétexté une soudaine envie de pisser, pris la direction des toilettes, pour finalement me planter, lorsque mon collègue ne pouvait plus me voir, devant le présentoir de la FDJ. Vendredi 13 oblige, il y avait une super cagnotte. Comme n’importe quel blaireau, j’ai joué nos dates de naissance : le 1 et le 10 pour Léa, le 27 et le 9 pour moi. Pour le bébé, j’ai coché le trois. Il sera le troisième membre de la famille. Restait un chiffre à choisir. Le 39 : année de naissance de ma mère.
13 millions ! Largement de quoi partir s’installer au Canada. Pour quelque temps, au moins. Respirer. Donner la chance à notre enfant de grandir loin de la mesquinerie ambiante, du repli sur soi généralisé. Échapper à cette soupe aux « valeurs » que l’on nous sert jusqu’à l’indigestion.
Léa m’a convaincu d’accepter la proposition des copains pour ce soir. Elle insiste pour que je ne me coupe pas des autres sous prétexte de veiller sur elle.
C’est bien que Marc ait accepté de voir ses amis. Il a tellement peur de passer pour un mari indigne ! Je suis prête à parier qu’il ne pourra pas s’empêcher de passer avant de les rejoindre. Il va falloir que je tienne ma langue. Ne surtout pas mentionner les contractions qui me tenaillent depuis ce matin. Il serait capable d’annuler sa soirée. Je lui parlerai de ma prémonition. Ça fera diversion. Il se moquera de moi et partira détendu. N’empêche, ce coup-ci, je les ai vus : 4-16-9-33-44 et 8. Les contractions, c’est un signe !
Je prendrai le temps de passer voir Léa en sortant du boulot. Greg a fixé le rendez-vous à 20H30. Hassan et Gilles seront avec nous. Une petite bouffe entre potes à « La Belle Équipe », rue de Charonne. Idéal pour refaire le monde, se rappeler nos glorieux faits d’armes étudiants. Pourvu que les autres ne soient pas trop lourds avec les filles. Aucune envie de jouer au futur papa dragueur sur le retour, même pour contenter les copains. Je sors le ticket de Loto de ma poche arrière gauche. 1-9-10-27-39 et 3. Je le planquerai entre deux pages de mon bouquin, sur la table de nuit. Pas question d’avouer ma faiblesse à Léa. Sauf si je gagne, naturellement.
Marc est passé en coup de vent. Juste le temps de prendre une douche et de changer de chemise. Le programme de ma soirée est calé. Ce sera plateau-télé : spaghetti à la carbonara, un vieux Hitchcock, les grosses chaussettes en laine, un pisse-mémé en fin de repas et à 20 H 50 : la fortune en prime-time. Pourvu que maman ne prenne pas idée de m’appeler au moment du tirage !
J’ai été bien inspiré de prendre le métro pour aller rue de Charonne. Avec le match au Stade de France, mieux valait éviter la voiture.
Le générique de fin de Rebecca défile. Manderley n’a pas fini de me hanter. Mauvais choix pour une soirée de détente. SMS de Marc : il prend un pot avec ses copains, en terrasse. Un treize novembre... y’a plus de saison ma bonne dame !
Gilles est arrivé en retard, comme d’habitude. Greg nous apprend qu’il part demain pour la Tanzanie, à l’assaut du Kilimandjaro. Mon défi à moi, c’est cette paternité qui se profile. Pourvu que je sois à la hauteur ? Léa tarde à répondre à mon SMS. Je parie qu’elle est scotchée devant le tirage du Loto.
J’en étais sûre. Le numéro de ma mère s’affiche sur l’écran de mon portable. Je pourrais répondre : j’ai fini ma glace, mon thé infuse... mais le tirage est dans deux minutes. Je zappe sur la une. La pub. Attendez encore cinq minutes et vous pourrez me vendre n’importe quoi !
Greg est en pleine forme. 21h20, pas de réponse de Léa. Ses chiffres ne devaient pas être les bons. Si j’osais, je vérifierais discrètement sur mon portable. Sait-on jamais ? C’est quoi ce boucan ? Encore des crétins qui font péter des bombes agricoles. J’emmènerai jamais mon gamin voir un match de foot. Promis, juré !
1-9-10-27-39 et 3. Pas un de bon ! Marc va encore se payer ma tête. Mince, j’ai oublié de répondre à son message. Je n’ai pas non plus écouté celui de ma mère. SMS : c’est elle. « Vous êtes chez vous ? Réponds-moi, je suis inquiète. A la télé, ils disent qu’il y a des morts». 21H45, je zappe. Bandeau déroulant jaune en bas de l’écran : Urgent, rue de Charonne ? Quoi ? Rue de Charonne ! Je ne comprends rien. Le type parle de la rue de la Fontaine-au-Roi, mais il est écrit rue de Charonne. Une autre chaîne. Encore plus confus ! Putain, c’est quoi le problème rue de Charonne ! J’écris : « Marc, dis-moi que tout va bien, vite. Je t’aime. ». J’envoie. Quelle conne ! Pourquoi je ne lui ai pas répondu plus tôt ? Les contractions reprennent. Réponds, Marc !
Commémorer, se recueillir, rendre hommage. La république chrysanthème me sort par les yeux. Marc me manque. Il manquera à notre fils. Je n’ai pas eu le courage de ranger les objets qu’il a laissés sur sa table de chevet. C’est un peu ridicule cette manie que j’ai prise de m’allonger à sa place dans notre lit. Ses lunettes de lecture, son lecteur MP3 et son livre. Daphné du Maurier, Rebecca. Manderley, son atmosphère macabre, ultime partage. Je feuillette, machinalement. Un papier, plié en deux, tombe sur ma poitrine. Un ticket de Loto ? Marc ?! Vendredi 13 : 1-9-10-27-39 et 3. Je fouille dans ma mémoire. Cette fois, pas d’erreur : je les ai vus ces chiffres. 13 millions, ultime partage. Colossal et dérisoire.
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