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Tromperie de Goethe

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Paolo Smith

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The house that Jack build n’est pas une étude de psychologie. Toutes références faites dans le film à des notions de psychologie ne visent même qu’à une chose -, les réduire à l’insignifiance, à une suite de dénominations sur des pancartes que l’on jette, comme on donne à manger aux chiens, après la chasse. « Incident » après « incident » les cartons se succèdent pour aboutir en une suite de lettres, qui n’en finissent pas de ne rien signifier. Comme un voile jeté sur le gouffre, l’insignifiance sur fond noir aura de quoi repaître nos braves agneaux de la Moralité : Trier est au courant, ce ne sera pas face à une exigence de significativité qu’il sera sommé de nous répondre... Un besoin de justifications plutôt, pour qui ne pourrait s’en passer ? Ou bien, à qui voudrait se décharger d’un poids qu’on assène au visage, lors même qu’il est seul, face à l’écran seul comme face à soi et comme pris au piège, face à l’humanité et à son inhumanité constitutive.
Face à tout cela, que peut encore la culture ? Elle qui cohabite si facilement avec le mal, ne semblant le déranger aucunement, comme cet arbre sous lequel Goethe aurait écrit ses plus grands chefs d’œuvre, symbole authentique d’une culture, prenant racine dans les cendres humaines, après tout juste un siècle. Mais il nous faut respirer, il nous faut bien disposer de quoi tenir, le temps d’un rire au moins, parfois aussi, infiniment plus souvent, l’espace d’une justification, pour qui doit vite refermer ses yeux, retrouver le sommeil qu’un cri strident est venu déranger, là, juste sous sa fenêtre.

Alors, que fait-on du cri, chacun pour sa part ? De son propre cri même, d’abord, et face à soi. Qu’en faire si l’on méprise les ponts chancelants que dresse la culture au-dessus du gouffre ? Pourquoi ne pas le sublimer ? Peut-être y a-t-il un au-delà du mal, une trouée à effectuer ? Serait-ce cela l’Art, en même temps que l’origine des icônes des hommes, que le sang vient fonder ? C’est la conclusion de Jack, pour qui les seules fondations envisageables ne s’établiront jamais plus que de l’amassement des corps, lui qui a échoué à voir au-delà. Peut-être Jack n’est-il que l’aboutissement d’une tendance, un ingénieur résigné au service de la seule partition disponible, ayant échoué dans ses tentatives de créer la sienne propre, avec ses seules sophistications à rejouée à l’infini : chef-d’œuvre d’interprétation confinant à l'autisme Pour autant, cette partition, Jack en a cherché le négatif, certes en architecte raté, lui pour qui le cri sera resté insensible, non pas moins que la joie. C’est que Jack, malgré tout, est de ceux qui voulaient tout voir, ce en quoi son histoire nous offre bien « un os à ronger ».
Mais encore... et si l’insensibilité de Jack relève bien de la pathologie, qu’en est-il de la notre ? Quel négatif a-t-on opposé à Jack et a son insensibilité, lors que les cris de ses victimes n’ont eu pour écho que nos seuls silences et nos ruines ? Quelles ruines ? Celle des cathédrales ? Peut-être, celles des nazis ? Toujours est-il, à coup sûr, les mêmes encore qui continuent de servir à nos fondations. Mais "il ne fait pas bon pour nous de regarder là-dessous" disait Jankélévitch. Et quel est ce "là-dessous" pour nous autres modernes, sinon celui de l'ennui acosmique, un ennui qui est angoisse du néant, source de barbarie et de cruauté sous toutes ses formes ? Car "tel est le drame, nous dit Fondane, qui se joue entre le Néant [négatif poursuivi d'un être désormais trop lourd à porter] dont la suprême ruse est de nous persuader qu'il est l'Etre et l'existant, qui pour se sentir vivre ne sait recourir qu'à la cruauté." Qui sommes-nous, modernes, sinon ceux en qui Baudelaire se reconnaissait déjà, assiégé en son âme "de longs corbillards, sans tambours ni musiques" et dont " l’Espoir, Vaincu, pleure..." ?




"... Loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,




Et jette dans nos yeux plein de confusions
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction".

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Image de Axel Janvier
Axel Janvier · il y a
c'est le texte le plus intéressant que j'ai pu lire sur ce film jusqu'à présent
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Image de Paolo Smith
Paolo Smith · il y a
Heureux qu'il y ait un lecteur pour le lire :)
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