Tribunal populaire

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

Comment se retrouver dans une voiture de police à la sortie d'une librairie sans raison ? Voilà ce qui m'est arrivé :

 

J'aime flâner dans une librairie, toucher les livres, sentir l'odeur du papier neuf, être interpelé par les titres et les illustrations des couvertures, écouter le craquement de la première ouverture, feuilleter, découvrir des domaines inconnus, mais aussi observer les autres clients, leur manière de consulter les ouvrages, de lire la quatrième de couverture, reposer, reprendre,...

C'était un mercredi. Il y régnait un brouhaha mêlé de chuchotements, de conversations à haute voix et de cris d'enfants. Pas facile de se concentrer dans ces conditions.

Soudain, à proximité, j'entendis des pleurs insistants. Je tournai mon regard vers la source de ces gémissements et aperçus un petit garçon d'environ trois ans, prostré, les quenottes devant les yeux. Je m'approchai doucement, je m'accroupis pour me tenir à la hauteur de son visage et éviter de l'effrayer par ma taille d'adulte.

  • Bonjour mon petit, peux-tu me dire pourquoi tu pleures ?

L'enfant poursuivait ses pleurs. Toujours accroupi, je continuai :

  • Veux-tu que je t'aide ?

Tentant de clamer ses pleurs :

  • J'ai... per...du... ma... Maman
  • Veux-tu qu'on la retrouve ensemble ?
  • Vou... i
  • Comment t'appelles-tu ?
  • Ke....vin
  • Kevin, c'est bien cela ?
  • Vou... i...i...i
  • Kevin, veux-tu me donner ta main ? Ensemble, on va chercher ta Maman.

Kevin approcha sa main de la mienne. Doucement, je la lui pris, puis je l'emmenai sans le stresser, vers l'accueil pour faire lancer un appel. Dans ma tête, j'entendais déjà  « le petit Kévin attend sa Maman à l'accueil ». Pendant notre trajet qui lui semblait peut-être une éternité, et probablement un peu rasséréné qu'un adulte l'aide, Kevin avait  remplacé ses pleurs par de profonds sanglots. « Pauvre Kevin » me disais-je. Quelle dureté pour un petit enfant de se sentir abandonné par sa mère, son seul ancrage dans cet environnement. Kevin n'offre pas de résistance. Nous nous approchons de l'accueil.

KEVIN ... KEVIN  !!!!

Une dame derrière nous se précipitait dans notre direction. A son attitude, j'imaginais qu'elle était sa maman, ou du moins, la personne qui l'avait en charge.

Arrivée à notre niveau, avec ardeur, elle prit Kevin dans ses bras et l'enserra comme son bien le plus précieux.

  • Ah te voilà mon amour. Oh que je suis contente de te retrouver ! J'ai eu si peur de te perdre ! dit-elle en l'embrassant sans cesse, tout en me jetant un regard courroucé. Et soudain :
  • AU VOLEUR... AU VOLEUR IL A VOULU PRENDRE MON ENFANT !!! cria-t-elle en pointant son bras et son index droit vers moi.
  • IL ALLAIT VERS LA SORTIE AVEC MON ENFANT !!!

C'est vrai. L'accueil se situant près de la sortie, je venais de réaliser que mon geste pouvait se confondre avec la volonté d'extraire Kevin du magasin, puis de l'embarquer dans ma voiture. J'aurais dû m'adresser à un des vendeurs ou vendeuses et leur demander de lancer l'appel. Mais voilà, j'avais pensé le faire moi-même pour que Kevin n'ait pas à attendre dans les allées, et je préférais qu'il soit occupé pour diminuer son stress. Manifestement, j'ai fait le mauvais choix...

Et me voilà entouré d'une dizaine de clients et clientes manifestant une colère sans nom à mon égard.

  • Ecoutez-moi ! Je ne cherchais qu'à aider le petit Kevin qui pleurait d'avoir perdu sa Maman !
  • Ce n'est pas vrai, on l'a même pas entendu pleurer ! (Normal dans le brouhaha régnant).

Et puis le déchainement :

  • VOLEUR D'ENFANTS... PREDATEUR... SALAUD... PEDOPHILE...ON AURA TA PEAU.... TU MERITES LA GUILLOTINE... ON VA TE PIQUER... ENFOIRE...

Que n'ai-je pas entendu ! Et surtout, que n'ai-je pas reçu ! Des crachats, des coups dans les tibias, dans le dos (par les moins courageux), sur la tête que je tentais de protéger. Mon costume devenait progressivement une charpie.

Je n'ai pas pu en dire davantage à cette meute qui me traitait de tous les noms affectés aux criminels. Sans se poser de question, j'en étais un aux yeux de mes ennemis. Si les quelques agents de sécurité du magasin et des vendeurs n'étaient pas intervenus pour me protéger, j'étais l'objet d'une curée sans procès. Pire encore, les assaillants considéraient mes protecteurs comme mes complices ! Je craignais même pour leur carrière dans ce magasin que des clients délaisseraient en raison de cette attitude jugée trop bienveillante à mon égard.

Evidemment, voire heureusement, le responsable du magasin avait prévenu la police qui surgit après ces longues minutes de lynchage inapproprié.

Le mal était fait. Je me suis retrouvé au poste de police pour expliquer mon geste. Relâché à juste titre, je craignais la vindicte d'une partie de la population locale, avertie de cet épisode par les média et la vox populi, celle qui accuse sans aucune réflexion.

 

Au fil du temps, une distance s'est installée avec mon entourage. Des amis ont douté de ma sincérité. Mon épouse, a priori persuadée de la bonté de mon geste, garde un soupçon. Les services sociaux nous ont rendu visite à plusieurs reprises, ce qui a été remarqué par les voisins. Mes enfants, mon employeur, des collègues ont été questionnés.

Une grêle de dédains s'était abattue sur ma personne. Le moral, les amis, l'ambiance, le travail, tout partait à vau-l'eau.

Dans cet environnement hostile, mon épouse a finalement souhaité le divorce, que j'ai accepté.

 

Désormais, des anxiolytiques m'aident à supporter ma nouvelle vie d'ermite, végétative, sans travail, dans une autre région.

Dernièrement, un enfant pleurait dans la rue, manifestement perdu. Vous me comprendrez : je l'ai laissé seul dans son état de stress. Et là, j'aurais pu être accusé de non-assistance....

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