Traverses. Rails. Caténaires.

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Écrire, pour parler un peu de soi, pour raconter surtout les autres, et pour accrocher sa mémoire aux histoires  [+]

Image de Été 2018
Depuis des années, chaque semaine, c’est le même rituel.
Elle jette dans un sac quelques affaires en vrac.
Pour deux nuits, ça suffira !
Un pull de plus, au cas où il fasse froid.
Depuis la porte claquée au sous sol du métro, trois minutes.
Du couloir souterrain au grand hall de la gare, sept minutes.
Un cahier, quelques crayons et un briquet achetés à la volée.
Elle se fraie un chemin dans la cohue agglutinée.
Le cœur fréquemment léger.
Un demi-sourire aux lèvres.
Du tableau d’affichage à la plateforme du quai, deux minutes.
Mais cette fois-ci, c’est différent.
Traverses. Rails. Caténaires.

Une sonnerie grave.
Un claquement sourd.
Une brève secousse.
Et le quai se détache.
La lente oscillation des sièges s’accélère peu à peu.
Le tremblement de l’air sur les vitres se fond en une seule et unique note.
Pour quelques heures à venir, aucun retour en arrière ne peut raisonnablement s’envisager.
Tours de bureaux, boulevards rugissants, néons clignotants.
Rails. Traverses. Caténaires.

Son regard se perd dans les rues en contrebas.
Elle soupire en pensant à ce qui l’attend.
Bien sûr c’est indicible.
Bien sûr personne avant lui n’a le droit de savoir.
Et puis, par téléphone, ça ne se fait vraiment pas.
Alors elle n’a rien dit encore.
Elle attend d’arriver au bout du bout de la voie D.
Peut-être se doute-t-il de quelque chose déjà.
Peut-être a-t-il déjà perçu les nouvelles intonations de sa voix ?
Elle sait qu’elle va certainement le surprendre.
Elle sait à quel point il déteste ça.
Mais cette fois-ci, c’est différent.
Traverses. Rails. Caténaires.

La ville se dissout.
Villas éparses, quelques clochers, les premiers champs.
Vitesse de croisière.
Un vélo sur le pont.
Un étang surgit de la brume.
Les arbres filent et s’emmêlent.
Le gris, le vert, le brun se fondent en teintes intermédiaires.
Un filament de fumée s’échappe de la cheminée d’une ferme isolée.
Les vivants se font rares.
Il reste un peu de neige sur les hauteurs qui s’effacent.
Rails. Traverses. Caténaires.

Elle voudrait arriver déjà.
Elle aimerait tout à la fois que ce train continue sur sa lancée, comme en suspens, entre deux villes dans lesquelles il n’arriverait jamais.
Elle resterait comme protégée par ce cocon de verre et d’acier, propulsé à toute allure.
Elle attend d’être là-bas, sous l’immense verrière, pas très loin de la grande horloge, pour finir de prendre sa décision.
Il se peut qu’elle ait déjà choisi.
Il est possible qu’elle change encore au moins cinq fois d’avis.
Il se tiendra, comme à chaque fois, bien droit.
Souriant tendrement sous l’enseigne rouge lentement clignotante.
Ils s’y retrouvent à chaque fois.
Même si cette fois, c’est différent.
Traverses. Rails. Caténaires.

Le bruit des roues sur le ballast s’affaiblit graduellement.
Passées quelques usine, la ville reprend brutalement ses droits.
Les slogans publicitaires refont leur apparition et par rapides intermittences, les enseignes criardes s’affichent et puis s’effacent.
Les pavés s’agglutinent ; les murs se rapprochent.
Au travers des fenêtres éclairées se jouent des bribes d'intimité et les bruits de la rue se fraient à nouveau un passage jusqu'au cœur du wagon.
Rails. Traverses. Caténaires.

Dès qu’elle a senti la rame décélérer, comme chaque fois après le deuxième tunnel, elle s’est levée la première.
Pour sortir avant tous les autres.
Pour partir plus vite à sa rencontre.
Elle se colle à la fraîche portière.
Elle voudrait ne jamais savoir comment il réagira.
Les mains tendues ? Les bras ballants ?
Il ne peut tout de même pas s’attendre à ce qu’elle-même n’envisageait pas !
Ou alors pas si tôt.
Certainement pas si vite.
Elle compte les minutes.
Les secondes.
Unes à unes.
Que cette fois-ci, c’est différent !
Traverses. Rails. Caténaires.

L’architecture de la gare se précise.
A chaque aiguillage, le train tremble et claque par vifs soubresauts.
Comme s’il regrettait de devoir renoncer à l’autre voie qu’il aurait pu emprunter.
Les roues gémissent ; les freins crissent.
L’impersonnelle voix du quai égrène une litanie de correspondances à ne pas rater.
Ainsi que d’improbables consignes de sécurité.
Rails. Traverses. Caténaires.

Un dernier coup d’œil en arrière pour vérifier ce qu’elle a pu oublier et elle s'élance hors du train, son sac jeté sur l’épaule.
Ce n’est qu’arrivée sous l’horloge qu’elle marque tout à coup le pas.
Son souffle se suspend.
Ses lèvres balbutient une énième fois les idées qu’elle ne sait soudain absolument plus du tout formuler.
Elle finit d’oublier les phrases qu’elle a tant et tant répétées.
Car cette fois-ci, c’est différent.

Bien sûr qu’il s’est douté.
Bien sûr qu’il a compris.
Bien sûr que ses silences lui ont déjà tout dit.
Bien sûr qu’il est pourtant venu l’attendre encore une nouvelle fois, ce soir.
Bien sûr qu’il a imaginé les mots qu’ils pourraient échanger.
Bien sûr qu’il a hésité, que mille fois il s’est demandé quelle réponse lui apporter.
Bien sûr que jusque qu’à ce que le train entre en gare, il est resté solidement campé là.
Bien sûr que lorsque les portes ont claqué, il a perçu intimement que tout déjà était joué.
Alors seulement, lentement, il s’en est allé.

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Un petit mot pour l'auteur ? 25 commentaires

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Benjamin Sibille · il y a
Vous etes sur de bonnes rails. Un vrai souffle original. Une histoire d amour contrariée, comme avec une sncf dont on entend beaucoup parler? :-)
Si vous voulez plonger.dans du plus historique https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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Yves Le Gouelan · il y a
Une histoire qui m'intrigue, un souffle particulier, un rythme qui entraîne le lecteur. Original.
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Nadine Gazonneau · il y a
Un texte pertinent et percutant. Un très belle découverte. +5. Je vous invite à découvrir "En route exilés" en finale du prix tanka.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Virgo34 · il y a
Ben si, j'avais laissé un commentaire, rapidement... lol !
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Virgo34 · il y a
Je suis venue il y a quelque temps mais je n'ai pas laissé de commentaire. J'ai suivi votre périple et voyagé avec vous jusqu'à la chute.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Plumareves · il y a
Haletant voyage qui nous emporte vers la dernière étape de cet amour inachevé, au rythme cadencé des pensées de la voyageuse et des paysages qui défilent en mosaïque comme cette histoire qui éclate en morceaux. Vraiment très réussi. Bravo !
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Dranem · il y a
J'ai voyagé avec vous jusqu'a ce dernier claquement de portière !
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Laureline Maumelat · il y a
beaucoup de puissance dans votre texte, j'aime les mots qui claquent...bravo !
si ça vous dit https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-est-a-vous

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Marie · il y a
J’aime beaucoup le rythme du texte qui épouse parfaitement cette histoire qui se délite.
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Keith Simmonds · il y a
Un beau texte bien mené et très intéressant ! Bravo ! Mes votes !
Une invitation à découvrir “Vêtu de son châle” qui est en compétition
pour le Prix Tankas Printemps 2018. Merci d’avance et bonne soirée !

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