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Tra le nebbie della memoria

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Cameron N.

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1904. La soirée venait de se terminer au milieu des vivas et applaudissements du public. Le rideau étant désormais tombé sur la scène, les comédiens retournaient à leur loge, riant et heureux d'avoir fait si bonne représentation.
Alors que le silence revenait peu à peu dans les coulisses, au milieu des machineries de scène, des décors et des cordes, elle flânait. Dans ce paysage aux multiples facettes, elle perdait ses rêveries dans les mondes imaginaires des pièces qu'elle avait jouées, redécouvrant par moment les toiles et accessoires de ses succès passés. Elle souriait, sautillant en quelques pas de danse de temps à autre, noctambule gracieuse et d'humeur joyeuse.
Alors qu'elle tapait dans l'air la mesure d'une musique qu'elle seule entendait, elle s'arrêta, face à la partie la plus ancienne du théâtre. Le bâtiment avait une longue histoire derrière lui, et ce reste du passé le lui rappelait...

Décors calcinés, cendres et suie, elle s'imaginait la scène désolée ayant suivie l'incendie, qui, en 1890, dévora le théâtre, ses souvenirs, ses scripts, ses costumes...
Il restait encore, çà et là, des traces du passage fourbe des flammes, des traces noires indélébiles sur la pierre claire qu'elles avaient avidement léchées.

Alors qu'elle posait le pied au milieu de cette mémoire enflammée, la poussière se soulevait en petits serpents malicieux. Personne n'osait s'aventurer par ici. L'atmosphère y était lourde. On y sentait encore le souffre, la fumée...
Elle marchait doucement, posant avec précaution le pied sur le plancher grinçant, le nez en l'air, observant le moindre détail d'un œil fasciné, glissant le bout de ses doigts avec respect sur les pierres, enjambant les armatures tombées du plafond. Elle n'avait jamais remarqué combien tout était resté en l'état depuis lors... Elle sursauta.

Devant elle, à quelque pas, se dressait dans l'ombre, une silhouette fière et droite, comme une apparition soudaine qu'elle prit d'abord pour une statue, avant qu'un étrange vent sorti de nulle part n'agite voluptueusement un pan de la cape noire qui découvrit son revers doré.
Elle cligna des yeux, mais il ne disparut pas. Au contraire, il fit un pas vers elle, tendant hors de la cape une main gantée de soie blanche comme pour l'inciter à la prendre. Relevant alors les yeux pour tenter d'apercevoir le visage de cet être semblable à un spectre se tenant face à elle ; elle y découvrit un masque vénitien blanc, lui couvrant uniquement la partie gauche. Elle hésita. Il sourit. Elle prit sa main.


Au milieu des décombres, des cendres se réveillant autour d'eux, il l'invita à sa danse délicate. Comme sortie du fond des souvenirs et du passé, s'éleva dans le silence la ronde ondulante d'un piano répondant à un violon, suivi par bien d'autres s'éveillant en une valse virevoltant de ses trois temps crescendo, à mesure que montaient les flammes, les encerclant.
Elle sentait la chaleur, les voyait s'épaissir, mais n'arrivait pas à s'en affoler. Elle se sentait en sécurité au milieu de leur ronde. La cape de son cavalier tournoyait à leur image à chaque pas, renvoyant leur éclat qui embrasait l'étoffe noire et or. Les flammes claquaient, la cendre volait, tombant autour d'eux en une pluie volatile et tourbillonnante, se déposant sur le sol, sur les meubles, partout. Leurs pas envoyaient valser en réponse la poussière du brasier, traçant sur le plancher, le sillon de leur passage. Imperturbablement, il l'entrainait au rythme de l'orchestre perdu entre les nappes de fumée.

Lorsqu'ils s'arrêtèrent, tout, autour, n'était plus que tas de cendres, de suie malodorante, fumant encore, et emplissant de brume les décors du théâtre brûlé. Quelques flammèches encore crépitaient paresseusement avant de s'éteindre. Elle avait toujours une main dans la sienne et l'autre au-dessus de sa taille, tentant, d'un regard intrigué et fasciné, de pénétrer l'or du sien. Elle le sentit finalement s'écarter, ôtant son bras de sa taille, défaisant l'entremêlement de leurs doigts. S'inclinant respectueusement, avec un sourire charmeur, il retira sa main de la sienne, et en un claquement de cape fit volte-face, disparaissant dans les brumes de souffre et de souvenirs.
Elle voulut le rattraper, mais elle ne retrouva qu'un mur face à elle.

Son image ne la quitta pas du reste de la nuit, ni du jour suivant. Elle se renseigna sur l'incendie, découvrant sans surprise que l'un des comédiens y avait péri après avoir réussi à sortir sa bien-aimée des flammes.
Elle courut au théâtre, espérant l'y revoir avant la représentation du soir. Cependant, alors qu'elle arpentait les coulisses, elle ne retrouva jamais les vieux décors calcinés, les armatures effondrées, les restes du passé...
Elle resta silencieuse, observant l'ancienne partie du théâtre, remise à neuf depuis 1893. Elle soupira. Son imagination avait toujours été débordante...

Attristée par ce soudain retour à la réalité, elle rejoignit sa loge. Là, elle trouva, déposée devant son miroir, une petite feuille de papier...

« Grazie per la danza, caramia. Ci rivederemo presto. -Malory Dell'amor(t)e »

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
"Merci pour la danse, très chère. Il me tarde de vous revoir" ? Un très joli conte fantastique, dans la pure tradition du 19e siècle et qui n'est pas sans rappeler l'univers délicat et chargé de mystère des contes d'Hoffmann, pour ne citer que lui. L'histoire est très bien narrée et la chute pleine d'élégance (non seulement de la part du "comte" Dell'amor(t)e, qui s'exprime dans la langue romantique par excellence, mais aussi de la part de l'auteur qui nous offre la satisfaction de savoir que tout cela n'était pas qu'une vaine rêverie comme on s'était résigné à le croire). Et que d'élégance dans l'écriture également ! On a l'impression que la phrase épouse les tourbillons de cette valse au milieu des flammes : "Les flammes claquaient, la cendre volait, tombant autour d'eux en une pluie volatile et tourbillonnante, se déposant sur le sol, sur les meubles, partout."
Mais... Et la brume dans tout ça ? : )

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Richard Laurence · il y a
Désolé, je ne parle pas vraiment italien mais en repassant par là, il me semble que cela m'avait échappé : "nebbie" c'est la brume n'est-ce pas ? "A travers la brume des souvenirs ?"
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Cameron N. · il y a
Presque ! Le pluriel est sur 'Brume' justement : "Entre les Brumes du souvenir" ;-)
Je suis désolé d'avoir mis autant de temps à répondre. Le temps me fait des siennes !

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Yann Olivier · il y a
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Cameron N. · il y a
Merci beaucoup !
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Cameron N. · il y a
J'irai voir cela dès que le temps me le permettra ! Et je ne suis jamais contre quelques commentaires et avis précis ! ;-)
Meilleurs vœux à vous aussi ! :D

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Brune Hilde · il y a
Une fort jolie plume pour une fort jolie valse...
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Cameron N. · il y a
Merci beaucoup ! :-)
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce titre en langue italienne qui ajoute un peu plus de mystère à cette atmosphère merveilleuse ! Mes votes ! Mon récit, “Croisière”, est en compétition pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à partir en voyage si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et passez de bonnes fêtes!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Cameron N. · il y a
Merci ^^
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Maour · il y a
J'aime le récit et la langue italienne, merci!
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Cameron N. · il y a
De rien :-P
Et merci pour votre commentaire… ^^

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Abi Allano · il y a
J'adore l'atmosphère de votre récit. Bravo!
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Cameron N. · il y a
Merci beaucoup ! :-D
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Merlin28 · il y a
Le fantôme de l'opéra... réalise mon souhait s'il te plaît Cameron ;)
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Cameron N. · il y a
Dès que j'en ai l'occasion :-P
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Rellum59 · il y a
Très joli conte , aux accents de la " Belle et la bête " , grazie mille !
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Cameron N. · il y a
Merci beaucoup ! ^^
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