Toujours pas

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La porte doucement fermée, je me retourne vers la rue. J’ajuste le capuchon de ma houppelande pour me soustraire au regard de ces gueux qui traînent leur désœuvrement toute la longueur des jours. Il y en a toujours un pour mal me parler. Au début, ils mêlaient agressivité et grivoiserie, mais maintenant ils se contentent de se moquer de moi. La « religieuse » qu’ils m’appellent. Je n’y prête pas attention, parce qu’une fois dans la rue, mon sang bat dans mes tempes comme les vagues la digue. Ma tête bourdonne et je presse le pas jusqu’au port. Là seulement, je retrouve progressivement mon calme. Le clapotis de l’eau sur les pierres vertes de mousse vaut bien toutes les conversations du monde. Et l’horizon, même s’il m’ennuie, est beau. Je rabaisse ma capuche, libère mes cheveux longs, laisse au vent le soin de les enduire de sel. Et l’air gonfle mes poumons. Je respire longuement avec le plaisir de ceux qui fument.

Un bateau s’apprête à accoster. L’équipage s’affaire pendant les dernières minutes qui le séparent de la relâche. Puis d’un seul coup, les matelots et les officiers se répandent sur le quai en poussant des cris de sauvage. Je me tiens en retrait. Je ne recherche pas leur compagnie. Le bruit disparaît et quand j’ouvre les yeux, le bateau n’est plus là. Il n’est jamais arrivé. De toute façon, cela n’aurait pas été le bon bateau. Je passe ma main dans mes cheveux. Il ne se passe rien.

C’est un homme plutôt petit mais costaud, le visage barré par un sourire immuable, des yeux enfoncés loin sous des sourcils bien dessinés, et une peau d’un grain si fin que même la rudesse des épreuves qu’il a traversées n’a pas altéré. Je l’imagine au milieu d’une grande réception, fouillant du regard les recoins de la salle, à la recherche de cette épaule, de cette coiffure qui ressemblerait à la mienne. Alors je pousse la porte, radieuse, belle comme la lumière. Un garçon me parle, mais je ne l’entends pas. Je lui réponds pour me donner une contenance pendant que mes yeux observent les couples tournoyer. Près du buffet, là où s’agglutinent les soiffards et les laiderons en quête de frôlements troublants, l’homme se faufile en habitué des manœuvres délicates. Il sent soudain ma présence et s’arrête dans son élan. Il tourne la tête dans ma direction, sans hésitation. J’en éprouve le même tremblement qu’une planète heurtée par une météorite gigantesque. Il n’y a pas de bonheur plus total, et je sais que je le perdrai dès que je clignerai des yeux. Et j’ai beau me concentrer pour empêcher mes paupières de retomber, tenter de ne plus y penser, parce que le corps n’aime pas les contraintes, j’ai beau faire, mais mes yeux se ferment inéluctablement.

Un marin s’est approché de moi. « Faut pas rester comme ça sur la digue, ma petite dame, quand la mer est mauvaise. Vous allez vous faire mouiller ». Je me retourne lentement, vaguement oppressée par le regret d’un rêve interrompu dont je sais que chaque seconde qui passe efface à jamais le charme. Mon visage est trempé. « Faut pas tenter le Vilain, ce serait dommage ». De retour en bas de ma maison, je m’apprête à entrer quand l’un des gueux m’interpelle comme chaque fois : « Alors ? Toujours pas ? », et je lui réponds comme tous les jours que non.

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