Touches d'eau

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J'ai le goût des mots poétiques, des mots qui glissent et rebondissent en douceur, tout en douceur. Le papier devient montagne, le stylo murmure. La plume hume, ressent les joies et les peurs  [+]

Image de Hiver 2015
Il a toujours été ainsi, insaisissable, sans attaches. Il a voyagé sur la Terre et dans sa tête. Toujours en mouvement.
Il a embarqué un jour sur un voilier de passage. Il y a trouvé un carnet, un crayon et quelques aquarelles. Il y a vu des objets dessinés sur chaque page, des mots posés puis des pages blanches. Il a essayé de reproduire les contours, les couleurs, la lourdeur des objets du voilier. Il les a transformés, a mis de la couleur. Sur le pont, les esquisses se diluaient dans les gouttes des vagues venues se perdre sur le pont. Les formes diffuses accompagnaient le vol des oiseaux au dessus de sa tête, se superposaient aux flots.
Il était sur le pont du lever du soleil jusqu’au coucher de lumière. Face à la mer, sourd aux bruits alentour, il flottait, son carnet à la main. Il aurait voulu se noyer dans ses dessins, nager dans une mer bleu d’orangés.
*
Je voudrais mélanger toutes les pages du carnet ! Prendre le bleu des flots, le jaune du ciel, l’orangé du soleil se noyant dans la mer. Que les couleurs s’envolent, s’échappent ! Que la toile les laisse flotter ! J’applique une touche, les bords se diluent puis se figent ! J’applique d’autres touches en sons colorés, une ligne mélodique acidulée. Les points se suivent, s’accompagnent. Je marche sur un fil, mon poignet se lève, s’aplatit, se suspend. La toile me parle, me parle au fur et à mesure. Son langage est le mien, horizontal, aérien. Je reviens en arrière, accélère, colore et mélange. Les histoires se répondent, plongent les unes dans les autres, s’emboîtent. Une goutte déchire une bulle, un vert absorbe l’onde. L’avant, l’après se superposent, me poussent à combler mes vides, tout raconter.
*
Il m’a choisie transparente. Si fragile. Transparente et blanche. Il m’a choisie immense et me regarde de haut en bas. Son pinceau à la main je le vois hésiter. Il pose une touche, une tâche rouge en mon milieu, une tâche aux bords diffus, posée là comme une blessure. Soudain, à côté, une plus petite, bleue, un frôlement. Il pose à la suite des touches mouillées faisant chanter mon corps. Il me pare d’une explosion de couleurs, raconte une histoire. Agrippée à mes quatre montants de bois, je me gorge d’eau, d’air et y disparaît.
*
La toile est exposée dans la galerie depuis des mois. Elle occupe un mur entier et absorbe la lumière artificielle jour après jour. Chaque matin lorsque le gardien allume les lumières il lui semble que la toile est différente de la vieille. Plus grande peut-être ? Plus sombre ? Il s’approche, recule, se perd dans les bulles colorées, s’envole comme au premier jour mais quelque chose l’intrigue. Un manque, un vide. Il l’examine, trouve le bleu moins bleu, l’orangé plus diffus, le rouge plus sang. Un jour il voit une légère faille, un creux perdu entre un gris et un blanc, un dessèchement. Jour après jour il la voit se rétrécir. Les couleurs s’échappent dans les rides apparues ça et là. Les rondeurs s’affaissent, les liquides s’évaporent, le mouvement donné à l’ensemble perd peu à peu de sa mélodie. Il approche plus près, la touche du bout des doigts. Elle est rugueuse. Il l’agrippe, la retourne, tente de l’écouter. Rien. Rien ne transparait. Au bas, caché par un montant de bois, il peine à lire : À n’accrocher qu’à l’air libre.

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