Totem

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Amatrice de textes courts ! J'adore lire des nouvelles et en écrire. Pas de registre particulier, j'aime tout essayer :)  [+]

Image de Été 2019

J'ai tout quitté. Burn-out, dépression, l'impression de ne plus servir à rien. J'ai quitté l'entreprise que je dirigeais, ma femme, ma maison, ma voiture, mon ordinateur, mon téléphone. L'année dernière, ce sont mes fils qui m'ont quitté. Des études onéreuses pour des carrières brillantes : ils iront loin mes fils. Moi aussi je vais loin, mais pas dans la même direction. Avant de partir, j'ai dit à Christine : « Quand j'irai mieux… ». Je n'ai pas fini ma phrase. Je ne suis pas sûr qu'elle ait envie que je revienne. Elle est si pleine de vie, Christine. Et de fond de teint. Et elle me trompe comme personne.

La Nouvelle-Guinée ne ressemble à aucun pays et les Iatmul sont accueillants. Mais ce peuple paisible est encore trop bruyant pour moi. À Wewak, j'ai loué une pirogue et enveloppé mon paquetage dans un sac-poubelle. Objectif : descendre le fleuve sur des centaines de kilomètres. Me laver l'esprit et laisser l'eau, ses flux et ses fluides, briser mes chaînes et ma colère. Retrouver du sens.
La pirogue Iatmul se confond avec l'ancêtre primordial du fleuve : le crocodile. Dans le fragile esquif, j'observe le ballet des poissons et des serpents d'eau. Tout autour, le silence pépié d'oiseaux multiformes, le silence rempli de sifflements reptiliens et de cris d'animaux cachés efface toute trace de civilisation. On dirait le commencement du monde. Je me sens crocodile. Et même, iguanodon, ou encore dinosaure.

Après plusieurs jours de navigation et de viande séchée, je mets pied à terre pour chercher de la nourriture. Avant d'embarquer, des autochtones m'ont montré quels fruits et quelles baies ramasser. On en vendait sur le marché.
Je pénètre dans la forêt équatoriale – cathédrale de verdure, moussue d'humidité et de champignons – un repaire hostile. Mais des fantasmes d'aventurier courent en moi et j'ai envie de me confronter à la nature primitive. Je me sens le cœur d'un hyracotherium impatient et véloce, fougueux et carnivore. Je me sens animal. La machette me démange. Couper des lianes pour avancer, c'est un peu couper des têtes pour nettoyer sa vie, ça me fait un bien fou. Curieusement, je me sens plus vivant et plus puissant ici qu'à la tête de mon entreprise. Mes amis sont devenus ces arbres gigantesques, ridés comme de vieilles âmes, et la cantilène du fleuve qui se frotte aux rives, berce mes escapades de Robinson.

Troisième jour : perdu et harassé, je fais une pause en fumant pour la première fois des psilocybes achetés en miettes sur le marché de Wewak. Le paysage chavire. C'est alors que je distingue un drôle de bâtiment caché dans la forêt. Un édifice très haut, en forme d’œuf. Un bâtiment cérémoniel ? On dirait un amalgame de verre dépoli, opaque et veineux comme des membranes d’œil. Qu'est-ce que c'est ?
L'édifice se délite, se désagrège, vogue un moment dans l'air, s'agglomère à nouveau, danse et se défait encore...

Comment me retrouvé-je à l'intérieur ? L'odeur d'humus moisi prend à la gorge et la chaleur humide étouffe. Sous une voûte crottée par les chiroptères, terrassé par les effets psychotropes des champignons hallucinogènes, je m'effondre sur le sol. Je rêve, je délire. Christine et ses amants, mes fils et leur argent, mes actionnaires et leurs capitaux, tout se mêle dans mon esprit. Et suivant l'ascension vertigineuse de ma conscience, effroyablement lucide au moment d'une extatique envolée, je grandis, je grandis. Je dévore. Je me venge. Je me vois : je suis tyrannosaure.

Au matin, dégrisé et assaini, je connais mon totem.
D'une encre de baie noire écrasée et mêlée à mon sang, je trace sur mon visage des écailles et des dents. C'est décidé : plus jamais je ne rentrerai.

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Un petit mot pour l'auteur ? 86 commentaires

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Houda Belabd · il y a
C'est magnifique mais il faudrait savoir qu'on ne part que vers soi-même ...
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Ozias Eleke · il y a
Merveilleux ! J'ai adoré. Au plaisir de vous relire.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Eric diokel Ngom · il y a
Un plaisir de découvrir ta page . Beaucoup de texte intessant. Des récit Original rt bien structuré .. en tant que débutant je suis admiratif .. merci de consulter mon œuvre en lice au prix jeune écriture.. votre avis me permettra de m'améliorer ... Voter si sa vous tentehttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2. @
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Virgo34 · il y a
Il faut savoir parfois tourner la page pour savoir qui on est...
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Cali Jane · il y a
Il faut fuir et loin pour se trouver parfois. Mes 4 voix
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Cali Jane · il y a
Non juste un j aime.
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Samia.mbodong · il y a
Partir après un burn out tout le monde en rêve, fuir le monde occidental pour retrouver l’odeur du réel de la nature sauvage du sacré.
Une manière de se « ressourcer » de faire l’unité avec son soi profond.
Bravo et merci je soutiens.

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Dona · il y a
Merci beaucoup !
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Jeanne en B · il y a
Retour à l'état sauvage. Ça me plaît
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Dona · il y a
Contente que cela vous plaise ! Merci :)
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Marie Kléber · il y a
Partir pour se découvrir...enfin.
Un beau voyage de soi vers soi.

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Dona · il y a
Merci Marie Kléber !
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Benjamin Sibille · il y a
Un beau début
Une belle fuite
Et quelque chose d important je crois dite sur notre société
Merci

Si vous voulez passer à l occasion https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amours-etrangeres-2

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Dona · il y a
Merci ! Ayé : a voté ! ;)
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Le cacographe · il y a
Si tous les patrons du CAC 40 pouvaient vivre cette révélation... et se casser, loin, très loin !
J'aime beaucoup, c'est très poétique.

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Dona · il y a
Oui, s'ils pouvaient tous ! Merci pour ce commentaire !

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