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J'ai tout quitté. Burn-out, dépression, l'impression de ne plus servir à rien. J'ai quitté l'entreprise que je dirigeais, ma femme, ma maison, ma voiture, mon ordinateur, mon téléphone. L'année dernière, ce sont mes fils qui m'ont quitté. Des études onéreuses pour des carrières brillantes : ils iront loin mes fils. Moi aussi je vais loin, mais pas dans la même direction. Avant de partir, j'ai dit à Christine : « Quand j'irai mieux… ». Je n'ai pas fini ma phrase. Je ne suis pas sûr qu'elle ait envie que je revienne. Elle est si pleine de vie, Christine. Et de fond de teint. Et elle me trompe comme personne.

La Nouvelle-Guinée ne ressemble à aucun pays et les Iatmul sont accueillants. Mais ce peuple paisible est encore trop bruyant pour moi. À Wewak, j'ai loué une pirogue et enveloppé mon paquetage dans un sac-poubelle. Objectif : descendre le fleuve sur des centaines de kilomètres. Me laver l'esprit et laisser l'eau, ses flux et ses fluides, briser mes chaînes et ma colère. Retrouver du sens.
La pirogue Iatmul se confond avec l'ancêtre primordial du fleuve : le crocodile. Dans le fragile esquif, j'observe le ballet des poissons et des serpents d'eau. Tout autour, le silence pépié d'oiseaux multiformes, le silence rempli de sifflements reptiliens et de cris d'animaux cachés efface toute trace de civilisation. On dirait le commencement du monde. Je me sens crocodile. Et même, iguanodon, ou encore dinosaure.

Après plusieurs jours de navigation et de viande séchée, je mets pied à terre pour chercher de la nourriture. Avant d'embarquer, des autochtones m'ont montré quels fruits et quelles baies ramasser. On en vendait sur le marché.
Je pénètre dans la forêt équatoriale – cathédrale de verdure, moussue d'humidité et de champignons – un repaire hostile. Mais des fantasmes d'aventurier courent en moi et j'ai envie de me confronter à la nature primitive. Je me sens le cœur d'un hyracotherium impatient et véloce, fougueux et carnivore. Je me sens animal. La machette me démange. Couper des lianes pour avancer, c'est un peu couper des têtes pour nettoyer sa vie, ça me fait un bien fou. Curieusement, je me sens plus vivant et plus puissant ici qu'à la tête de mon entreprise. Mes amis sont devenus ces arbres gigantesques, ridés comme de vieilles âmes, et la cantilène du fleuve qui se frotte aux rives, berce mes escapades de Robinson.

Troisième jour : perdu et harassé, je fais une pause en fumant pour la première fois des psilocybes achetés en miettes sur le marché de Wewak. Le paysage chavire. C'est alors que je distingue un drôle de bâtiment caché dans la forêt. Un édifice très haut, en forme d’œuf. Un bâtiment cérémoniel ? On dirait un amalgame de verre dépoli, opaque et veineux comme des membranes d’œil. Qu'est-ce que c'est ?
L'édifice se délite, se désagrège, vogue un moment dans l'air, s'agglomère à nouveau, danse et se défait encore...

Comment me retrouvé-je à l'intérieur ? L'odeur d'humus moisi prend à la gorge et la chaleur humide étouffe. Sous une voûte crottée par les chiroptères, terrassé par les effets psychotropes des champignons hallucinogènes, je m'effondre sur le sol. Je rêve, je délire. Christine et ses amants, mes fils et leur argent, mes actionnaires et leurs capitaux, tout se mêle dans mon esprit. Et suivant l'ascension vertigineuse de ma conscience, effroyablement lucide au moment d'une extatique envolée, je grandis, je grandis. Je dévore. Je me venge. Je me vois : je suis tyrannosaure.

Au matin, dégrisé et assaini, je connais mon totem.
D'une encre de baie noire écrasée et mêlée à mon sang, je trace sur mon visage des écailles et des dents. C'est décidé : plus jamais je ne rentrerai.

PRIX

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Janine Denis · il y a
Il faut fuir et loin pour se trouver parfois. Mes 4 voix
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Janine Denis · il y a
Non juste un j aime.
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Samia.mbodong · il y a
Partir après un burn out tout le monde en rêve, fuir le monde occidental pour retrouver l’odeur du réel de la nature sauvage du sacré.
Une manière de se « ressourcer » de faire l’unité avec son soi profond.
Bravo et merci je soutiens.

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Dona · il y a
Merci beaucoup !
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Jeanne en B. · il y a
Retour à l'état sauvage. Ça me plaît
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Dona · il y a
Contente que cela vous plaise ! Merci :)
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Marie Kléber · il y a
Partir pour se découvrir...enfin.
Un beau voyage de soi vers soi.

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Dona · il y a
Merci Marie Kléber !
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Benjamin Sibille · il y a
Un beau début
Une belle fuite
Et quelque chose d important je crois dite sur notre société
Merci

Si vous voulez passer à l occasion https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amours-etrangeres-2

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Dona · il y a
Merci ! Ayé : a voté ! ;)
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Le cacographe · il y a
Si tous les patrons du CAC 40 pouvaient vivre cette révélation... et se casser, loin, très loin !
J'aime beaucoup, c'est très poétique.

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Dona · il y a
Oui, s'ils pouvaient tous ! Merci pour ce commentaire !
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Jean Calbrix · il y a
Un texte comme un retour aux sources, une fuite devant les stéréotypes de la vie quand bien même serait-elle dorée ! Je pense aussi à la chanson "j'aurai voulu être un artiste". En tout cas un beau morceau de poésie ! Bravo, Dona ! Je vous ai attribué cinq votes il y a deux trois jours mais je n'avais pas trouvé le temps de commenter votre excellent texte !
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Dona · il y a
Merci de prendre le temps de ce commentaire ! On oublie que les commentaires sont parfois plus importants que les votes ! :)
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Patrick Gibon · il y a
très beau texte, on y est!
si vous ne connaissiez- pas ne manquez pas le film sublime et magique de Ciro Guerra "l'étreinte du serpent" et tout à fait modestement jetez un œil sur mon mur "jungle" un court texte poème prix du jury février 2019.
sinon je n'ai jamais fumé la psylo, faudra que j'essaye, juste mangé cueilli frais dans ma campagne française ou plus "classe" et dément dégusté au lever du soleil assis sur une tombe Maya à Palenque ou plus classiquement au Mexique dans un rite chamanique macéré dans du miel ou très classique en bonne omelette!!

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Dona · il y a
Ah... je n'ai jamais goûté ! Mais j'ai vu plusieurs films qui évoquaient ce genre d'hallucinations. Ca fait peur !...
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Patrick Gibon · il y a
si vous avez peur n'essayez pas sinon avec un chaman et à petite dose, mais c'est kékchose!!!
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Nualmel · il y a
Vie dévastée après un burnout. Partir sur d'autres bases et pourquoi pas faire ce type d'expérience initiatique. Si c'est comme l'ayahuasca vaut mieux avoir un bon chamane ou un bon psy sous la main non ?
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Dona · il y a
Je préférerais avoir un bon chamane ! Merci pour ce commentaire, Nualmel !
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Patrick Gibon · il y a
non pas du tout comme l'ayahusca, juste faire gaffe aux doses et se méfier certaines psylos pourtant cueuillies ensemble vont avoir des doses x fois plus puissantes qu'une autre et là l'hallu peut craindre sévère!
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Donald Ghautier · il y a
On moins on voyage avec ce texte; il raconte une histoire et possède un style. Mes voix.
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Dona · il y a
Merci beaucoup !
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