Image de Nic 34

Nic 34

18 lectures

2

Cette histoire me fut relatée par Marie, fille du protagoniste principal.
Je n’ai nulle raison de douter de son authenticité aussi me permettrai-je de la conter à ma façon, mobilisant ma mémoire. Je la tiens pour véridique, d’abord parce que j’ai foi en Marie et ensuite parce que je conçois mal par quelle bizarrerie elle aurait été inventée car, franchement...qui oserait raconter à ses enfants – même sur le tard - pareil avatar s’il n’avait été vrai?

Alors que ce papa donc, bel hidalgo pré-trentenaire se promenait en campagne ibérique, sa randonnée fut ralentie par un soudain rétrécissement du chemin. En effet, la sente empruntait une passerelle au-dessus d’une ravine, faille rocheuse ou lit probable d’un ancien cours, en tous cas complètement à sec et touffu à la période des faits.

A peine avait-il mis un pied sur la première planche qu’un bruit insolite attira son attention.De l’autre côté du pontil, occupant l’entièreté du passage, un taureau aussi énorme que magnifique, le contemplait.
Interloqué, notre vadrouilleur stoppa net son élan, quelque peu ébranlé par la taille surprenante de la bête.
Un moment dubitatif, il s’interrogea sur la marche à suivre : fallait-il rebrousser chemin ? s’en aller quérir de l’aide ? si oui, où et comment ?.. courir ?.. détaler ? ou au contraire marcher d’un pas à la fois souple et décidé, comme si de rien n’était, affichant l’air le plus dégagé possible, en sifflotant par exemple ? Ou, peut-être encore, se pourrait-il qu’en menaçant l’animal d’un geste martial... ?

Il n’eut guère le loisir de prolonger sa réflexion : soudain, comme mu par un aiguillon le taureau abaissa les naseaux, souffla, soulevant la poussière des vieilles planches. Planches qu’il se mit à racler furieusement de ses antérieurs nerveux. Visiblement il était prêt à charger l’impudent imprudent.

Notre promeneur, trouva instantanément la solution : il dévala la pente et s’en alla se cacher sous l’abri précaire du petit pont.

Combien de temps notre explorateur resta-il recroquevillé coincé entre les poutres et les buissons impénétrables? Combien de temps le taureau racla-t-il la passerelle de ses sabots furieux y menant un effroyable tapage? A chaque pas rageur de l’animal, une pluie de débris âcres s’abattait sur notre aventurier et le fragile édifice semblait sur le point de céder.
Son cœur ne comptait plus ses battements tout comme ses membres ne comptaient plus leurs crampes.
En tous cas, ce lui fut une période aussi terrifiante qu’interminable.

Soudain, alors qu’il envisageait de se mettre à ramper aux travers des broussailles, malgré la terreur qu’il avait d’éventuels serpents et autres arachnides, il entendit une voix fluette chanter.
« Ca y est, se dit-il, cette fois-ci je deviens fou ! »
Mais la ritournelle pleine de fraîcheur persistait et...se rapprochait ! Mon dieu, vite-vite, il fallait bondir, hurler, prévenir le chérubin du danger qui le menaçait. Pétrifié, ankylosé, asséché jusqu’au fond du gosier, il ne bougea pas davantage qu’il ne cria : aucune de ces fonctions ne lui obéirent.
En un sens cela sauva, en ce jour mémorable, une grande partie de son honneur.

Un petit bout de chou, fillette âgée de six ans tout au plus, cassa sur un arbrisseau une badine fluette et s’avança sur le passage.
« Allez, allez, taureau, on rentre à la maison ! »
Après l’avoir contourné en le tapant sans ménagement pour qu’il lui en laisse la place,elle se mit à le stimuler en lui tambourinant le postérieur du bout de sa cravache improvisée.

La bête, probablement déçue d’être privée d’un passe-temps imprévu, se montra d’abord fort rétive.
La petite se fit plus insistante. Elle le poussa carrément et cria plus fort :
« A la maison, taureau, ça suffit maintenant ! »
Enfin l’animal s’ébranla et notre promeneur, risquant un œil hors de sa cachette,
le vit s’éloigner aussi docile qu’un mouton, suivi de la minuscule silhouette qui battait l’air de sa baguette, scandant la comptine interrompue qu’elle avait reprise à tue-tête.
Bien qu’il eût appris plus tard que face à un étranger un taureau pouvait constituer une menace bien réelle et que sa peur était légitime ; bien qu’il eût appris ce même animal, connaissant parfaitement les gens de « sa » maison, il était normal qu’il obtempère même devant une toute petite fille, il eut beaucoup de mal à raconter aux siens cette anecdote.

D’ailleurs, lorsque ses enfants –dont Marie, ma narratrice - devenus grands, il l’osa enfin, ceux-ci se tordirent de rire.
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lulla Bell
Lulla Bell · il y a
L'histoire est en effet cocasse sur la fin, mais j'avoue qu'à la place de ce monsieur, j'en aurais fait de même : je me serais cachée. Un taureau qui se sent menacé est très dangereux. Une histoire racontée avec humour et que j'ai eu plaisir à lire !
·
Image de Nic 34
Nic 34 · il y a
Merci Lulla, cela m'encourage!
·
Image de James Wouaal
James Wouaal · il y a
Belle petite tranche de vie qui aurait peut être gagné à être reprise à la première personne. Elle y aurait sans doute gagné en percutions et le coté humoristique ce ce tableau serait sans doute mieux ressortit. Car l'image de ce gars se terrant dans son trou alors que cette toute petite gamine va dompter le monstre est très drôle.
·