Tordo et le bois des Châtaigniers

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J'étais prof de sciences économiques et sociales, maintenant à la retraite. J' ai écrit et publié un recueil de slams et de chroniques "Au gré des jours". J'anime un petit atelier d'écriture  [+]

Tordo le merle semble heureux Place du Grand Chêne.
Il a constitué une famille. Une bonne partie des jeunes merles aux environs sont ses enfants de nichées successives. Il vit sans problème avec le voisinage. La forêt est luxuriante et regorge de nourriture.

Mais souvent, Tordo se lève avant les autres le matin, avant même le premier rayon de soleil. Il vole au sommet du chêne le plus haut. Puis il s’immobilise et fixe toujours la même direction : à l’opposé du lever du soleil. Personne ne vient l’interrompre, peut-être parce que les autres oiseaux sont impressionnés par cette statue noire qui trône sur la cime.
Seule TitHuppe la mésange huppée, bonne fée des animaux, ose lui poser la question : « Pourquoi as-tu l’air si triste Tordo ? »

Tordo n’est pas né ici mais dans un petit bois de châtaigniers à plusieurs kilomètres.
Il ne se souvient plus pourquoi il a dû le quitter et venir sur au bois du Grand chêne.
Mais il se rappelle des châtaignes qu’il secouait à grands coups de bec jusqu’à ce que sorte un asticot, de la mare remplie de vermisseaux et de têtards l’obligeant à mouiller ses pattes pour les capturer, des quelques bancs de sable où l’on pouvait s’ébrouer, des baies de sureau, en automne, dont il a encore le goût dans le gosier mais qu’il n’a pas pu retrouver ici. Et surtout des miettes croustillantes qu’une femme déposait quotidiennement sur le banc, comme si ellles lui étaient réservées.
Du haut du chêne, Tithuppe comprend que Tordo regarde vers son enfance.

Elle l´encourage alors à tenter l´aventure d´une visite dans son quartier d´enfance. Certes il n´est pas un oiseau migrateur mais cela ne doit pas être si loin.

Un matin, à l’aube, l’envie est trop forte.
Sans rien dire, Tordo décide de retrouver le Bois.
Il a le souvenir d’un large fleuve à traverser après la sortie de la forêt, puis d’une longue route bordée d’une multitude de petites maisons sans fin. Et enfin, on atteint le Bois des châtaigniers.

Voler au-dessus du fleuve est plutôt agréable mais suivre la longue route est pénible. Elle est encombrée de voitures, de motos, de camions et il faut voler assez haut pour être à l’abri de ces perturbations.
Au bout de la route, déception ! Impossible de voir le bois ! De multiples immeubles ont été construits.

Tordo, gagné par l’émotion, en fait plusieurs fois le tour, plonge au milieu de ces monstres de béton malgré la peur qui fait trembler ses ailes, se perd dans un dédale de cours, traverse les parkings. Mais son petit bois a disparu.
Il revient péniblement au bois du Grand Chêne, épuisé par ces péripéties.
Mais il refuse d’admettre cette disparition. Une matinée de juin, il y retourne.
Cette fois, plus il approche des immeubles, plus le nuage de fumées et de poussière venant du sol s’épaissit. Il respire difficilement et, malgré sa vue perçante, il a du mal à retrouver les immeubles.

A bout de souffle, il se pose sur une terrasse au sommet d’une tour.
Là, parmi quelques fleurs, survit un petit sapin, serré dans un pot qui lui emprisonne les racines, mais bien vert et en bonne santé.
Ce n’est pas son arbre préféré, mais un signe de verdure mérite bien de lancer quelques petites notes mélodieuses. Ce sont les premières lueurs du jour. Tordo chante, non pas le bois retrouvé, mais un signal positif.
Au bout de très peu de temps, surgit d’une fenêtre voisine un homme hirsute et nerveux qui lui jette une bassine d’eau. Tordo comprend qu’il n’est pas le bienvenu dans cet univers encore endormi. Peut-être a-t-il été maladroit en chantant dès son arrivée, il s’en veut.

Cependant, quelques jours plus tard, après avoir récupéré de ce dangereux périple, Tordo l’entêté revient voir le sapin. Et là, derrière la fenêtre, une vieille dame immobile dans un fauteuil le regarde, pendant de longues minutes, puis lui fait un petit signe en dépliant ses doigts avec difficulté.

Tordo est d’abord un peu effrayé et se cache derrière l’arbuste mais la vieille dame se met à sourire.
Alors il se redresse sur la pointe du sapin en faisant quelques courbettes. Peut-être cette vieille dame venait-elle se promener au Bois des châtaigniers et déposait-elle des miettes pour les oiseaux ? Il lui semble la reconnaitre.
Cet accueil encourage Tordo à revenir plusieurs fois sur cette terrasse, rencontrant toujours le même sourire.

L’hiver suivant, il lui est impossible de faire ce trajet et, au printemps, il doit construire le nid puis s’occuper de la nouvelle nichée de merlots.
Ce n’est qu’en été que Tordo reprend son vol vers les immeubles.

L’image du Bois des châtaigniers et celle du sapin sur la terrasse se mélangent dans sa tête. Dans les rêves de Tordo, le sapin gigantesque, entouré de châtaigniers, couvrait les toits de petits immeubles ; la vieille dame, vêtue d’une grande cape vaporeuse, voyageait comme un oiseau entre le Bois de l’enfance de Tordo et son appartement, qui ressemblait à un nid douillet en haut de la tour.

Quand Tordo arrive au-dessus de l’immeuble, il aperçoit le sapin desséché, squelettique, aux aiguilles marrons recouvrant le sol. Que s’est-il passé ?
Il se pose sur la rambarde de la terrasse, vidée de ses jardinières, et voit que les volets sont baissés. Il n’y a plus aucun bruit dans l’appartement. A travers une fente, Tordo entrevoit le fauteuil vide.

Il comprend qu’il ne verra plus jamais la vieille dame.
Quelques larmes coulent de ses yeux. Il en est surpris. Il ne savait même pas qu’il pouvait pleurer.

Puis, lentement, il prend son envol pour rentrer définitivement au Bois du Grand chêne.
Ses ailes sont lourdes. Elles ont du mal à se déployer au-dessus du fleuve. Mais TitHuppe avait raison : il fallait le faire.
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