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Ton visage de désert

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Agnès

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La ville est de cristal. Le froid a tout saisi, tout engourdi. Les pierres des murs de la mairie néo-renaissance se retractent un peu plus. Les belles dénudées, enchâssées dans la façade, grelottent élégamment. Les plaques de marbres qui disent la République pourraient se fendiller. Si la grande mairie a froid, que dire de ses frêles administrés ! Les rues fourmillent de gros manteaux duveteux, d’écharpes et de bonnets.

Et de légers sourires.

Car dans ce matin frileux, l’orgie de lumière que nous offre le soleil suffit à oublier les doigts qui s’engourdissent. Certains vont même jusqu’à siroter leur café en terrasse... expresso froid, mais au soleil ! On marche un peu plus libre après ces semaines de pluies gelées. Je ferme un peu les yeux.

Et soudain ton visage.
Ou plutôt un avant-goût de ton visage. Car dans ce froid polaire, tu t’es camouflé dans le cheich des hommes du désert. Et c’est peut-être ce couvre-chef si illustre et tellement rare, ici, qui a d’abord attiré mon œil. J’ai retrouvé le drapé que vous m’avez appris, pour me protéger du soleil de midi, du froid du matin ou des sables du vent. Alors dans ce matin glacial, naturellement, tu as caché ton visage dans l’habit de tes frères.
Je ne vois plus ma mairie, mes terrasses et mes voisins. Je suis dans ton désert, sous ton soleil bien moins subtil. Car la finesse de ton nez, la forme des tes yeux et surtout, surtout, le noir tellement noir de ta peau bleue ; ces quelques fragments de toi suffisent à me dire que tu es différent, dans ce flot cosmopolite. Le jaune grisé de ton œil a longtemps vu plus loin que le bout de ma rue. Je sens que la peau de tes pommettes acérées renvoie encore la brûlure du désert, et que tes lèvres fines portent le goût de ce thé trop sucré.

Alors je n’ai plus froid. Parce que ton visage a emporté mon corps dans les déserts de ma vie. Les déserts que j’ai vécus et dont l’immensité me manque ; les pierres, les canyons, les bivouacs au rythme des chameaux ; les hommes, les feux et les étoiles dans le froid de la nuit. Et les déserts dont nous rêvons, tous les déserts imaginés que notre histoire commune nous offre en partage, ceux qui nous habitent depuis l’enfance, puisque nous y avons croisé le Petit Prince.

En ce matin parisien, tu es tellement beau, tellement noble, tellement chaud, que je sens la brûlure du désert sur mes joues, que je n’ai plus froid.

Puis je vois ton seul bagage : un sac de couchage fatigué.

Je sais alors que tu es vrai, que tu connais nos nuits glaciales et la façade de la mairie, mais pas la chaleur de nos maisons. Ma respiration s’arrête à l’idée de ton voyage à toi. Ma colère se réveille, attisée de mon impuissance. Et je continue ma journée.

Sache que je t’ai vu, et que je t’ai trouvé beau.
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