Texte à trous

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Image de Automne 2016
Il paraît que peu avant de mourir, on revoit toute sa vie en accéléré. Dans quel sens, au fait ? Est-ce qu’on est supposé traverser les années disparues comme les fauves, au cirque, crèvent des cerceaux en papier, pour aboutir à l’instant où l’on nous a tiré, gluant et sanglant, hors du ventre maternel ? Ou à l’inverse, survole-t-on à partir de l’enfance les rentrées scolaires, les brassées d’étincelles des premières amours, les séismes professionnels et familiaux, la dégringolade finale ? À moins qu’une main invisible n’ait rebattu les cartes et que les vignettes en quadrichromie ne surgissent dans un plaisant désordre.

Foutaises. Escroquerie. Ce qui m’assaille aujourd’hui, ce ne sont pas des images, dorées ou sanguinolentes. Ce sont des mots. Slogans, injonctions, morceaux de voix. Choisissez le meilleur. Votez pour moi. Exigez le savon liquide écomagique à la grenade.

Les années indonésiennes. Un perroquet qui gloussait à dix heures du soir :
Selamat pagiii... selamat pagiii... Bonjour, bonjour.

Les adultes promis à des doctorats en France, auxquels les profs tentaient d’enseigner en musique un son pour eux imprononçable : « tu, bu, habitude »... et eux chantant à pleine gorge :
— ...comme d’ha-bi-tou-de !
Ils se penchaient sur leurs pages de grammaire, de vocabulaire, leurs textes à trous, à compléter et lire à haute voix :
— Monsieur Martin conduisait sa - - - - - - -. Il n’a pas - - le chat qui traversait la - - - ; en voulant l’éviter, il a percuté le - - - de la maison.

Des consignes de radiologues :
— Ne respirez plus... Ne bougez plus.
Un comble, dans l’état où je me trouve !

Les envolées churchilliennes, entrées dans l’Histoire :
— We shall fight on the beaches (...) we shall fight (...) we shall never surrender : nous ne nous rendrons jamais.
Voilà qui est plus approprié.

Quelques échos arrachés à ma vie personnelle, quand même... Mon fils, à cinq ans, m’ayant surpris dans la salle de bain :
— Papa, quand tu es tout habillé, on dirait que tu es musclé, mais quand tu es tout nu, on voit bien que tu es gros.
Quelle tête avait-il, à cinq ans ? Impossible à dire. Et maintenant ? Je ne sais pas. Seule sa voix d’alors, fraîche et flûtée, me parvient.

Pas une seule déclaration, pas un aveu. Quelqu’un a bien dû m’aimer, pourtant ? Je ne me souviens de rien. Une bande son pleine de trous. Consolation : ce n’est pas moi qui meurs, n’est-ce pas ? Ce sont les mots.

Un flash de chaleur sur mes paupières fermées. Odeur mouillée des fougères arborescentes. Les années caraïbes ? Quelques mots en créole :
Ès ou aimé mwen ? Est-ce que tu m’aimes ?
— Oui.

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