Tête de Linotte

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Image de Eté 2016
La route était glissante. Normal pour un mois de février glacé, normal à cette heure de la nuit. La radio gueulait ses conneries, ça déblatérait dur sur les élections : le parti de la Peste Noire allait peut-être gagner. J'en avais strictement rien à foutre. Je pensais à la Fée. Elle était encore souriante, juste là, à côté de moi...

Elle semblait dormir, malgré le vacarme. Normal, après toute cette horreur chez Francky. Alex m'avait pourtant averti : « chéri, ne cherche pas des noises à Francky, c'est un coriace ». Son seul défaut : il me volait depuis des mois, cette ordure. Il pensait s'en tirer à bon compte ? Je l'avais mauvaise. Mais tant que c'était du fric, ça allait. C'était le jeu, ma brave Lucette. On gagne, on perd... Mais on reste réglo : pas touche à la famille !

La soirée avait pourtant bien commencé. On s'était pointé à l'heure dite : 20h30 pour l'« apéritif dînatoire » une espèce de pique-nique pour radins, avec du champ pour faire bonne figure. Ils étaient tous là, vingt connards fringués comme des nababs à l'opéra. Les hommes parlaient affaires, les femmes liposuccion. Je regrettais déjà avoir fait tous ces kilomètres, la soirée promettait d'être assommante. La Fée, ma fée, ma faiblesse, ma femme, quoi, virevoltait, gracieuse, entre les tables et les invités, à l'aise comme un poisson dans un aquarium. C'est qu'elle en connaissait du monde, ma drôlesse... C'est un peu pour ça que je l'avais épousée : c'était pas une femme d'affaire, c'était une femme d' « affaireux » comme on en fait plus : toujours dans la combine, au courant du moindre ragot. Et les ragots, dans les affaires, y'a rien de plus utile. Bref, comme d'hab, elle s'amusait, je m'ennuyais...

On peut dire que depuis une heure, c'est le contraire, hein ma douce... J'ai fait péter les scores ! Tu t'ennuies et je m'amuse... Pour changer !

Oui, je reconnais que j'ai fondu les plombs. Après avoir vendu quelques collections spéciales à un Japonais et à deux Américains, j'ai perdu ma Fée de vue. Il était presque minuit. Je connaissais la casbah, j'ai fouiné un peu... J'aurais pas dû. J'aurais dû t'attendre sagement, et à l'heure qu'il est, nous serions en train de rentrer à la maison. Au lieu de quoi je t'emmène en voyage surprise, ma belle...

Qui cherche trouve. Je l'ai trouvée en grande discussion avec Francky.

Ma Fée, avec Francky.

En grande... discussion.

Je suis retourné discrétos à la voiture. Mon 45 de fillette ne suffisait pas. J'ai sorti la grosse artillerie, pas le même genre que celle de Francky, ce gros dégueulasse. Mais bien plus efficace pour ce que j'avais à faire.

Je fus étonné de constater que ce fat n'avait rien prévu de tel. Maison isolée, deux gardes du corps avinés, trop facile. J'ai même pas utilisé les flingues tout de suite : Francky était fan de kung fu et autres arts martiaux, collectionneur de sabres bien tranchants... Je me suis servi.

Ils étaient là tous les deux, dans le noir, copulant joyeusement, en poussant des petits cris de gorets. J'ai fait d'un coup, deux têtes, si j'ose dire...

Et nous voilà, moi conduisant, toi souriant, en une extase éternelle, ta tête de linotte posée à la place du mort, la radio à fond. C'est une chanson que tu aimais : Dérapage contrôlé... la, la, la, ça fait : « je t'aime oh mon amour mais j'aime quand ça dérape, oh j'adore quand tu m'attrapes, la la la, Quand tu perds le contrôle, tu me rends folle ». Sacrées paroles. Écrites pour nous, hein ma jolie. Tu changes déjà de visage, la mort ne te rend pas très jolie.

Les flics sont déjà là, au-dessus dans l'hélico, derrière, devant. Y'a des barrages, qu'ils disent à la radio. Ouais, j'ai fait le con. J'avoue. Une fois que j'en ai eu fini avec toi, et l'autre zouave, ma Fée, il a fallut que je tombe sur une hystérique. Elle a vu ta tête que je tenais par le chignon (sacré chignon que tu avais mis des heures à échafauder) et s'est mise à gueuler comme un putois. J'ai pas eu le choix. J'ai tiré dans le tas, jusqu'à ce qu'ils soient tous morts.... Ou presque. Un survivant a dû donner l'alerte...

Tiens, ils m'appellent... Ils font ça les flics pour négocier : ils appellent au téléphone ! Les idiots, je ne compte pas me rendre vivant.

— Choubidou ?
J'ai failli en perdre le volant.
— Ma Fée ?
— Qu'est ce que tu as fait, Choubidou ? Ils parlent de toi à la télé. Partout ! Je pars un quart d'heure et tu fais que des conneries ! Rentre vite !
Ma Fée me parle. Je dois être en plein délire. C'est le choc post-traumatique, ou un truc du genre...
— Mais, ma Fée... tu es... ?
— Choubidou d'amour, rends-toi , c'est mieux !
Je raccroche. C'est un piège... c'est pas possible autrement. Comment ils font ça, ces enfoirés ? Un logiciel de voix de synthèse ? Il faut quand même que je m'assure de quelque chose. J'allume le plafonnier.

La route est glissante... J'ai fermé cette saleté de radio. J'ai ouvert la fenêtre et j'ai jeté la tête de l'inconnue dans le fossé. Ça les occupera un moment, avant qu'ils ne me choppent.

Peut-être que j'arriverais à la falaise avant eux.

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