Tendresses animales

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En compétition
Image de Été 2021
Petit garçon, les animaux d'élevage meublaient mon quotidien et j'avais élaboré avec eux, sans le chercher, une forme d'étroite complicité. En ce début des années 60, la ferme de mes parents était une ruche trépidante, organisée du matin au soir autour de nos bêtes, et nous offrant, telle une récompense, des produits du terroir généreux et goûteux.
Une dizaine de vaches laitières de race normande, traites à la main en étable, produisaient un lait que nous passions chaque jour à l'écrémeuse à main. Une partie de cette crème était mise en bidons et vendue ; l'autre part servait à confectionner un beurre jaune et savoureux dont ma mère avait le secret.
Aux alentours des bâtiments s'ébattait une basse-cour impressionnante composée de poules, de canards et de dindes. Chaque jour, vers dix-sept heures, ces volatiles avaient droit à une distribution à la volée de céréales dans un grand brouhaha de caquètements. J'aimais bien m'en charger de temps à autre, ce qui me permettait de distribuer quelques gratifications à mes volailles préférées, en particulier « le Blanc », ce canard à la démarche lente et pataude qui n'hésitait pas à venir manger dans ma main.
Nous élevions aussi des bœufs, des lapins et un ou deux porcs par an : le porc, élevé dans la « soue à cochons », un sombre réduit nauséabond, recevait les déchets alimentaires et les « patates à cochon », composées de petites pommes de terre triées à la récolte.

Parmi tous les animaux de la ferme, ceux que je préférais, c'étaient les chevaux de trait ! Nous en avions deux : la « Vaillante », toute noire, réputée pour sa force et son courage et celle que j'aimais le mieux, la « Câline », magnifique dans sa robe blanche. Dès mon plus jeune âge, je l'emmenais boire à la mare toute proche ce qui ne me rendait pas peu fier ! Je la prenais par la bride et nous marchions de concert sans qu'à aucun moment ses grosses pattes n'aient constitué un danger pour moi. Pendant les grandes chaleurs, je passais beaucoup de temps à chasser les mouches qui s'agglutinaient autour de ses yeux et sur ses flancs. Je pourchassais surtout les infâmes taons qui osaient la piquer jusqu'au sang :
« Ô taon, suspends ton vol !... » implorais-je alors, pastichant une expression que j'avais entendue et dont je ne comprenais pas le sens. Ce que j'adorais, c'était quand mon père m'installait d'un large mouvement d'épaule sur le dos de ma jument : j'étais alors un cavalier émérite inspectant son domaine d'une joie contenue...
J'aimais les chevaux pour leur force et leur courage, certes, mais aussi pour cette générosité qu'ils incarnaient, au fil des saisons, lorsqu'ils nous offraient leur travail, si éprouvant pourtant au moment des labours ou quand il fallait tracter de pleines charretées de foin. Jamais ils ne renâclaient devant l'obstacle, jamais ils ne manifestaient de mauvaise humeur quand mon père leur passait le harnais. Ils montraient au contraire une étrange complicité quand il les guidait de la voix, d'un langage qui ne pouvait être compris que d'eux seuls.
Mon père avait coutume de les bichonner après le travail : leur récompense, c'était un long abreuvement à la mare voisine, la distribution du meilleur foin de la ferme sans oublier la poignée d'avoine dont ils raffolaient. Mon père les brossait régulièrement et inspectait minutieusement la qualité de leurs aplombs. Il n'ignorait pas à quel point la blessure d'une des deux juments pouvait se révéler catastrophique pour l'avancement des travaux des champs.
Le moment de la mise bas était un moment privilégié quand l'étincelle de la vie propulsait le poulain, brinquebalant sur ses longues pattes, vers la mamelle réconfortante de sa maman. Deux ou trois jours avant l'événement, mon père se confectionnait un lit de paille dans l'écurie pour surveiller de près, la nuit, l'avancement de la mise bas. Il tenait à être présent dès les premières contractions pour prendre les bonnes décisions en cas de difficultés.


La grande roue du temps avançait inexorablement et laissait derrière elle les vestiges d'une époque déjà révolue. Nous étions à l'heure de la formidable mutation qui allait secouer les campagnes avec l'avènement du tracteur, des outils animés et de la moissonneuse-batteuse. Un jour funeste, la Vaillante mourut, terrassée par une hémorragie que le vétérinaire ne put endiguer. Mon père prit alors la décision d'acheter son premier tracteur, un Renault 30 ch. Il fut rapidement enchanté de cette acquisition qui marquait un progrès considérable en matière d'efficacité et de pénibilité.
Qu'advenait-il alors de ma douce Câline qui pouvait alors, vu son âge, prétendre à une retraite bien méritée ? Elle vécut encore deux ou trois années au pré. Puis, un jour que je revenais du pensionnat, on m'apprit qu'elle était partie. Je n'osai même pas demander où, le cœur étreint par l'émotion. Sans doute avait-elle été vendue à quelque maquignon du coin...

Aujourd'hui, quand je me promène dans la campagne percheronne, je m'arrête souvent pour observer les chevaux, je leur parle et je sens encore, l'espace d'un instant, le doux regard de Câline posé sur mon visage d'enfant.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
"Ô taon, suspends ton vol" Bravo.
Merci pour ce récit en survol animalier et sensible.

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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Lyncée.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un brin de nostalgie qui fait du bien ♫ (Passez chez moi, vous y rencontrerez un cheval, un âne, un chat, un chien, une marmotte & une loutre... A+)
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Symphonie · il y a
Merci Rac. J’irai vous faire une petite visite très prochainement.
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Gali Nette · il y a
Un bel hommage à un monde à jamais disparu, hélas !
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Symphonie · il y a
Merci Gali Nette.
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François Duvernois · il y a
Souvenirs partagés ! La campagne d'avant le remembrement...
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Symphonie · il y a
Exact François. Cela fait quelques années... Merci pour ce commentaire.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Tout un monde !
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Symphonie · il y a
Merci Pierre-Hervé .
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Julien1965 Dos · il y a
Je reviens de la campagne et d'un long "entretien" avec quatre chevaux de trait, c'est dire si votre texte me parle...
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Symphonie · il y a
Merci Julien.
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Camille Berry · il y a
Un cœur renouvelé pour ce texte et pour Câline...
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Symphonie · il y a
Merci Camille. Câline a apprécié ce gentil commentaire.
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M. Iraje · il y a
RE-venu ...
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Olivier Descamps · il y a
" Un bel hommage à ces fermes d'antan et à ce mode de vie d'une époque révolue ! Un texte où la nostalgie s'exprime par l'émotion des mots. " Commentaire retrouvé dans mes archives. Je repose un like !
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Symphonie · il y a
Merci Olivier

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