Tempête de feu

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Le ciel limpide est empli d'avions. Une multitude de petites croix, chacune suivie de griffures blanches. On sait que ce sont des américains parce qu'il n'y a qu'eux qui peuvent voler aussi haut et qui osent bombarder en plein jour.
Des choux-fleurs noirs naissent bien en dessous d'eux : la Flak tire pour la gloire : il paraît que les « Flying Fortress » volent à 10 kilomètres d'altitude ! Hors de portée de la défense anti-aérienne.

Kurt, à coté de moi me gueule dans l'oreille tellement fort qu'il arrive à couvrir le bruit des avions et le « poum poum » infernal des canons.
« These fucking guys are my friends ! »
Et au milieu de la rue, il danse et lève les bras vers les B17 chargés de mort, il les appelle, il chante en se tournant vers moi : « happy birthday, Albert ».
Cet américain est fou à lier. Quand je l'ai connu, il m'a demandé ce que voulaient dire les lettres « KG » peintes sur nos vareuses.
Je lui ai dit :« KG, c'est KriegsGefangener, prisonnier de guerre. On est tous des prisonniers du Grand Reich».
On est debout sur une avenue de Dresde. Il fait beau, froid glacial, le 13 février 1945. C'est mon anniversaire. J'ai vingt six ans aujourd'hui.
Sacré anniversaire ! On est prisonniers au fin fond de l’Allemagne nazie, cette foutue guerre ne finira jamais et notre peau ne vaut même pas l'air qu'on respire.

Kurt, l'américain, est arrivé récemment, un débris de l'offensive des Ardennes où Hitler a essayé de contrer l'avance des armées alliées. Les ricains et les british on gagné mais il y a eu des dégâts. Les Gi's capturés étaient morts de faim et de froid ; on aurait dit des russes !
Nous les français, on a joué à La Fayette et on les a aidés. Y avait rien ! Un peu de patates, quelques restes d'uniformes. Mais on s'est démerdés. On a l'habitude. Faut dire qu'il y a bientôt cinq ans qu'on est taulards chez Adolf ! La plupart ont survécu. Un peu grâce à nous.

Y a personne autour de nous. Même les fanatiques des jeunesses hitlériennes chargés de nous surveiller sont aux abris.
Je crois que la motivation baisse chez les nazis du coin.

Kurt et moi on bosse (de force) pour l'abattoir d'état.
On trimballe une charrette... pas pleine de viande, non, faut pas rêver. Des tendons, des os de cochon, des sabots. Broyé ça fait des saucisses. On bouffe ça. Et bien contents en plus !
Le bruit enfle de plus en plus. Ils sont au dessus de nous.
Des crottes tombent du ciel. Je sais pas comment dire autrement : on dirait vraiment que les avions lâchent des crottes.
Vite, cours si tu veux sauver ta misérable vie !
Maintenant va venir le VRAI bruit. Le bruit de l'enfer qui s'ouvre : des milliers de bombes qui explosent en même temps. Et nous, les deux couillons, on est dessous !

On remonte l'avenue. On ne lâche pas la charrette : la bouffe c'est la vie.
Le sol tremble. Nos dents vibrent sous les ondes de choc. Un peu loin sur la droite. Peut-être pas pour nous cette fois. Normalement, ils devraient bombarder les usines en banlieue ou la gare de triage, pas la ville.
Et puis... des pétarades à l'infini, comme des fusées de feu d'artifice, des éclairs. Ça c'est nouveau. Des dépôts de munitions qui explosent ?
Et ça continue. L'air a changé. Plus épais, d'une puanteur inédite. Un goût de métal dans la bouche. Kurt me parle. J'ai l'impression qu'il est au bout du monde.
J'ai encore plus la trouille que d'habitude parce que je sais qu'il nous arrive un truc jamais vu.
Qu'est ce qu'ils ont encore pu inventer pour tuer des gens ?
Parce qu'il y en a du monde à tuer ici. Les soldats sont tous à l'est face à l'armée rouge.
À Dresde, le 13 février 1945, il y a surtout des blessés, des prisonniers et des myriades de réfugiés.

Quand j'étais enfant, notre instituteur nous avait raconté une aventure vécue pendant son service en Afrique. Une tempête de sable était arrivée sur le désert. Nous étions fascinés par son récit. Le maître décrivait un nuage jaune, opaque, grésillant, immensément haut, implacable...
Et maintenant, je vois la même chose, mais c'est du feu qui avance vers nous, pas du sable.
Oui, un mur de feu haut comme trois immeubles, occupant toute la largeur de l'avenue, avançant pas trop vite, dévorant au passage les rares arbres survivants. Il est encore à un kilomètre, mais on sent déjà la chaleur qui nous rôtit les cheveux.
La trémie de livraison de l'abattoir est là. On y balance la charrette et on suit. On se laisse glisser sur la pente enduite d'excréments de porcs.
Arrivés en bas, on s'éloigne vers le fond du gigantesque sous-sol. La fournaise nous attrape déjà. On est pourtant loin sous le niveau de la rue.
On brûle ! Les manches de nos manteaux fument. Notre charrette grésille.

Un tas de peau de cochons fraiches, non traitées : y en a dix mètres de haut.
On s'y glisse, on se love au plus profond de cette infection.
Comment décrire ce qui s'est passé ensuite ?
Le hurlement du feu, la chaleur, l'odeur des peaux qui brûlent, le bruit des bâtiments qui s'effondrent.
Plus tard, on a retrouvé des rivières pétrifiées faites de métal, de pierre, de brique : tout avait fondu et coulé comme de l'eau.
Combien de temps ? J'ai su qu'on était restés deux jours et deux nuits sous nos peaux de cochons. Quand on est sortis, il ne restait presque plus rien du tas.
Notre charrette n'existait plus. À sa place, une petite masse de déchets grillés et malodorants. On les a bouffés !
D'ailleurs, il n'existait plus rien autour de nous. La ville avait disparu dans ce qui a été un des plus violents bombardements incendiaires de la deuxième guerre mondiale.

Le reste appartient à l'histoire et à nos histoires.

Kurt a raconté son aventure dans un roman et est devenu un grand écrivain aux USA.

Après mon rapatriement, je suis retourné à la ferme. Je me suis marié en 1950.
En 1970, mon fils aîné, Pierre, m'a annoncé qu'il ne voulait pas être agriculteur : c'était le plus beau jour de ma vie.
Devenu ingénieur, il m'a expliqué le phénomène que j'avais vécu en 1945 : la tempête de feu, le feuersturm.
Quand le feu est tellement violent, qu'il s'entretient lui même, quand tout brûle et que même l'air devient inflammable.
Aujourd'hui est née Héloïse, mon arrière petite fille. Le jour de mes quatre-vingt-un ans.
J'écris ces lignes à son intention pour plus tard.
Que ni elle ni ses enfants ne voient jamais la tempête de feu.

Bordes sur Issac, le 13 février 2000
signé : Sacristin Albert, retraité de l'agriculture.
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