Télégraphe

il y a
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L'écriture a d'abord été pour moi un exercice contraint, des rédactions d'écolier aux discours de manager. Puis est venue le plaisir de chercher le bon mot, la belle expression, de transformer la  [+]

Le vertige de la falaise dit la hauteur de la crête où je me suis dressé. L'étendue de la vue dit la solitude où je me suis perdu. Le mugissement du vent dit l'hostilité des parages où je me suis arrêté.
Mon corps droit comme un I, planté là, à la pointe de la pointe de la pointe de la roche, surplombant l'abîme, au regard l'horizon infini, bravant le vent et la tempête, mon corps est devenu télégraphe. Chacun de mes pieds a trouvé quelqu'enfractuosité de roche pour défier les vents maléfiques qui tournent en ces lieux désolés. Muscles des jambes contractés, colonne vertébrale allongée, portée à son extension maximale, cou devenu carré, bien en place entre les épaules, yeux qui balayent l’espace, de droite à gauche, puis de gauche à droite. Mes bras à l'équerre sont près pour le Message. Pour cela, j’ai appris le Code. Chaque articulation de mes bras est alors devenue le sommet de figures géométriques. A, B : mes coudes. C, D : mes mains. Le coude A en bas, la main C en haut, le coude B en haut, plus haut que la main C, la main D en bas, légèrement en biais : un mot de transmis. Ça n’a pas été simple, faire de mon corps un dictionnaire pour ceux qui s’auront le décoder ! Au début, il y a eu des ratés, des messages sans queue ni tête, des confusions. Mais avec le temps et l’entrainement, maintenant mon corps est devenu précis, discipliné, fiable. Alors « Ils » m’ont admis. Et maintenant, transmettre le Message est le rôle et la mission de mon corps. Le Message, avec des majuscules.




Quel message me direz-vous ? Mais enfin, de quel trou perdu sortez-vous ? Vous n'avez jamais entendu parler du Message ? Mais diantre, Le Message, Le Message qui annonce "Ils arrivent". Qui cela "Ils" ? Non vraiment, vous êtes désespérant de sottise et d'ignorance ! Arrêtez de me distraire de ma mission. Mon corps doit guetter pour transmettre le Message.
Encore une question ? Bon allez-y, mais c'est bien parce que c'est vous. D'où viendra Le Message ? Mais, triple buse, de là-bas, vous ne voyez pas ? Vous ne voyez pas cet autre télégraphe, ces longs bras en équerre, immobiles comme les miens et qui eux aussi attendent qu'on leur transmette Le Message. Et plus avant, il y a un autre télégraphe, et avant cet autre télégraphe, il y en a encore un et ainsi de suite, jusqu'à l'endroit d'où "Ils" viendront. Si c'est loin d'ici ? Mais je n'en sais fichtre rien et puis-je m'en fiche. Moi mon rôle c'est transmettre, un point c'est tout. J'y suis, j'y reste et je transmets. Ce sont les ordres. Oh et puis vous êtes énervant à la fin, avec toutes vos questions. On dirait que vous n'y croyez pas, mécréant que vous êtes.... Ah, vous partez ? Bon, eh bien adieu alors.

Vous êtes partis. Et moi je suis là. Quand « ils » m’ont recruté, « ils » m’ont dit que c’était pour une mission essentielle, la mission de ma vie. « Ils » : ceux qui m’ont enseigné le Code, pas ceux qui doivent venir, vous suivez ? Ah j’oubliais, vous êtes partis, me laissant à ma mission. A ma mission ou à ma folie ? Etre là, ici, maintenant. Au fait, pour protéger qui de l’arrivée de « ils » ? Qui sont-ils d’ailleurs ces « ils » ? Qu’ont-ils de si terrible qu’il faille prévenir de leur venue ? Cela en vaut-il la peine ? En vaut-il ma peine ?

Au milieu de mes questions, mon corps resta là. À veiller, à regarder, à scruter l'infini sans ciller. Et à espérer. À espérer que vienne enfin Le Message du fond de l'horizon désert et venté.

Un corps qui ne m’appartient plus, un corps devenu instrument... Qu'il serve enfin à quelque chose, au moins une fois. Que la blessure du froid, la morsure du vent, la raideur de l'immobilité, la tristesse des lieux au fond du regard ne soient pas... inutiles, vains ou... absurdes.

Donc, je restais planté là, en haut de la crête acérée. Un an. Je sais qu'ils viendront. Deux ans. Attendre encore un peu. Cinq ans, un peu de patience voyons ! Dix ans. J'ai déjà trop attendu pour partir maintenant. Cent ans, et s'ils venaient demain ? Mille ans : corps, existes tu encore ?
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Utilisateur désactivé · il y a
"Un corps qui ne m’appartient plus, un corps devenu instrument.." comme le dit Clitomaque
"Et l'ennemi est là je ne serai pas héros" comme le dit Brel
"Tout est dans la mission" comme le dit Patricia
Ce n'est pas "transmettre son savoir" mais "transmettre sans savoir:", ça, c'est de Cecel
Bravo, j'ai beaucoup apprécié!

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Clitomaque · il y a
C'est dur de savoir qu'on ne sera pas héro ... Rire
Merci pour votre commentaire

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Cajocle · il y a
Ca n'a pas vraiment de rapport mais cette attente m'a fait penser au Désert des Tartares de Dino Buzzati
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Clitomaque · il y a
J'avoue que j'avais bien évidement ce livre en tête ! Je l'ai adore quand je l'ai lu il y a fort longtemps ... tellement que j'ai eu envie d'en faire une sorte d'adaptation. Dans la même veine il y a aussi une chanson de Brel ...
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Cajocle · il y a
Oui j'y ai pensé aussi. Je m'appelle Zangra et je suis capitaine...
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Clitomaque · il y a
Yes !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Personnification d'un télégraphe ou folie d'un homme . Tout est dans la mission. Mais ne faut-il pas savoir un peu de quoi il retourne pour bien transmettre ?