2
min

Tel le puits qui croyait prendre

Image de Mathieu Jaegert

Mathieu Jaegert

4 lectures

0 voix

Trois semaines qu'un drôle de spectacle se jouait à l'arrière de la maison. J'avais fini par l'admettre, mon jardin faisait la gueule. Pas un arbre pour relever l'humeur de l'autre, un marasme sans précédent, contagieux, une ambiance de plomb et des soupirs qui en disaient long. Le potager, lui, semblait aussi indifférent à la tragi-comédie qui se tramait qu'à son destin en cuisine. Pour crever l'abcès, j'entrepris une sérieuse discussion avec les acteurs, en commençant par le lierre, qui se faisait la malle par dessus la clôture. Son apparence dépressive me préoccupait plus que la fuite. Avant qu'il ne commette l'irréparable en se précipitant la tige la première chez le voisin, j'amorçai le dialogue dans la langue de Molière. N'y voyez pas un lien de cause à effet – loin de moi l'idée de parler égyptien au papyrus par exemple – mais de simples raisons pratiques. Son charabia me mit la puce à l'oreille, les choses tournaient au vinaigre. Même s'il minimisait la situation à demi-mots – au moins formulait-il des phrases entières – il admit un mal hêtre à l'égard de ses camarades qui fomentaient une mystérieuse rébellion, tout en reconnaissant être au bout du bouleau, ce qui de toute évidence attestait de son état, car de bouleaux il n'y avait point à des kilomètres à la ronde. Il n'avait rien du malade imaginaire, il avait même subi un véritable coup de bambou. Ma descente dans le jardin dérangeait, je sentais les regards hostiles braqués sur moi. Le lierre dédouana le bambou mais dénonça les fourberies du sapin sur lequel je me ruai. Celui-ci renvoya la balle à la bruyère, qui, avec son caractère de cochon, tenta de m'expédier sur les roses, mauvais coup qu'elle manqua faute de massifs épineux alentour. Échaudé, j'atterris au pied du platane qui désigna aussi sec, non sans une pointe de jalousie, le bourgeois gentil orme. Le jardin avait cédé sa place à une cour de récréation. Leur comédie me faisait courir d'arbre en arbre, et me courait surtout sur le haricot. Il était temps de siffler la fin de la partie. Faute de sifflet, je cognai trois fois sur le sol avec un vieux bâton qui traînait là, puis, jugeant le geste trop théâtral, j'ajoutai deux coups. Moment que choisit le bosquet d'hortensias pour lancer dans un lyrisme des plus sobres : « Va, je ne te hais – ou haie, allez savoir, dans l'euphorie – point ». Les corneilles, lucides, n'ayant pas la tête à la litote, ricanèrent et baillèrent tout ce qu'elles pouvaient. Je levai la tête et serrai le poing, prêt à bondir sur le premier qui me chatouillerait un peu plus. Ce n'était pas bientôt fini ce cirque ? Au loin, le cyprès s'esclaffa, ce qui déclencha une réaction en chênes. Le roseau, peu plié, se contenta de rompre le silence, le frêne ne réfréna pas ses ardeurs tandis que le genêt ne se gêna pas. Le noisetier, pas en reste, me chercha lui aussi des noisettes en ricanant, comme s'il n'en avait pas suffisamment sur le paletot. Comique de situation à peine exagéré, jeu rôdé mais entracte qui tardait. J'aurais eu un charme, nul doute qu'il aurait opéré, lui aussi. Si ça détendait l'atmosphère, je ressentis une furieuse envie de leur secouer le cocotier. Tous de mèche autour d'un secret de polichinelle me faisant passer pour le tartuffe de la pièce montée dans mon dos. S'ils étaient avares de confidences, j'étais bien décidé à dénicher le pot aux roses – non c'est vrai je n'en avais pas –, à remonter jusqu'aux racines du mélèze ambiant. Je fonçai droit sur la fleur la plus raisonnable du périmètre, le laurier, affable, qui me tint à peu près ce langage : « Si les hôtes de votre jardin se liguent, voyez-y l'expression de leur colère à l'égard de vos travaux. » Mais de quoi parlait-il ?
Comme si arbres, plantes et buissons avaient entendu ma question, ils clamèrent en chœur : « Quelle idée de remplacer la fontaine par un vulgaire puits ! »
C'était donc ça ! Pour ramener la paix sociale, il ne me restait plus qu'à jurer, mais un peu tard, que l'on ne m'y prendrait plus. Une dernière chose me turlupinait. J'apostrophai le laurier :
« Pourquoi le plant de salade ne boude pas, lui ?
- Parce qu'il boit l'eau du puits.
- Logique !
- Et qu'il est fait d'eau !
La dramaturgie poussée à l'extrême. Rideau !

0 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,