Tatouée

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Ils écrivent tous si bien. Ma main ne peut lâcher son crayon et espère encore  [+]

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Des pas dans le couloir, je tourne la tête côté fenêtre avant que la porte ne s’ouvre. Faire semblant de dormir pour que l’infirmière reparte au plus vite. Pas envie de me plaindre, pas envie de parler, juste rester là avec ce corps que je ne reconnais plus : ce grand vide sur le côté gauche, il va me falloir l’apprivoiser.
Dormir ? comment le pourrais-je alors que la question qui me tient réveillée n’est pas « que vais-je devenir ? » mais bien plutôt « qu’ont-ils fait de mon sein ? »
Où vont tous ces seins, toutes ces tumeurs malignes, tous ces petits bouts de femmes ? Est- ce qu’ils rejoignent les membres amputés, les organes malades qu’on a dû extraire ? Est-ce qu’on fait un grand feu qui servirait à alimenter le circuit de chauffage de nos chambres ? J’imagine toutes ces chairs qui grillent, empestent l’air à la façon d’un barbecue géant...
Mais ce sein c’était le mien, il mérite mieux, un bel enterrement avec des fleurs, des chants, beaucoup de tendresse, de reconnaissance pour tout ce qu’il a été. D’abord un petit bouton de rose pointant sous mon tee-shirt et appelant l’achat d’une première brassière dont j’étais si fière, et puis un beau globe ferme qui attirait les garçons, qui recevait les caresses, se tendait et vibrait de plaisir ; une outre pleine de lait que tétaient goulument mes jumeaux ; un attribut que j’aimais à contempler au sortir de la douche, que je parais de dentelle, que je soutenais pour le sport, qui continuait à m’offrir du plaisir.
Et puis un jour il n’est plus que cellules malignes, tumeur, adhérences, voilà qu’il cache sous ses rondeurs un ennemi terrifiant. On l’écrase, on le malmène, on le radiographie, on le scanne, on le ponctionne, avant de signer son arrêt de mort.
« La tumeur est trop importante et je vais devoir procéder à l’ablation totale » a dit le chirurgien « ce sera plus sûr et par la suite nous procéderons à une reconstruction, si vous le souhaitez bien sûr »
Ce que je souhaite ? je souhaiterais surtout revenir au temps où mes deux seins remplissaient un 95B et où je mes portais sans réfléchir, comme mes deux bras, mes deux jambes qui sont là, qui font partie de moi tout simplement.
Il parle d’ablation, d’acceptation, de reconstruction...alors que moi je pense perte, défaite, reconquête...
Et l’autre que va-t-il devenir seul dans mon soutien-gorge ? il va sembler énorme, me déséquilibrer.
Un chameau à une bosse c’est un dromadaire, un homme qui a perdu une jambe un unijambiste, et une femme qui n’a qu’un sein comment l’appeler ?
Serai-je encore attirante pour mon mari qui n’ose plus me toucher depuis que la maladie s’est installée là dans ma poitrine ?
Je vais chasser la douleur avant tout, soigner cette cicatrice, l’adopter comme une compagne importune qu’il faut pourtant aimer. Je vais guérir, je vais oublier cet équilibre magnifique, deux aréoles parfaites, je vais souffrir pour offrir à mon sein restant un alter ego. Le souvenir du temps passé restera tatoué là sur mon côté, un comble pour moi qui n’ai jamais aimé les tatouages. Ici pas question de symbole tribal, celtique ou autre, pas de fleurs, d’arabesques ni d’ombres joliment tracées, non juste une broderie légèrement colorée qui court sur ma poitrine. Une marque indélébile qui m’inscrit dans la longue litanie des femmes ayant subi une mastectomie ; un signe de ralliement peut-être, mais aussi un sceau qui ostracise. Ceux revenus des camps de la mort, ceux qui ont vécu le bagne, les grands brûlés et nous...tous punis ! Mais quel mal avons-nous fait pour être ainsi bannies, marquées dans notre chair à la façon du bétail ?
Le jour se lève derrière la fenêtre, la douleur est là qui s’est implantée sous mon bras, qui prend toute la place. Un murmure s’échappe de mes lèvres, non, pas une plainte, mais plutôt une complainte, une berceuse, une ode à celui que j’ai perdu et que je ne pourrai pas oublier même s’il a brûlé dans le feu de l’enfer et a failli m’y précipiter avec lui.
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Johann Schneider · il y a
Un texte vibrant de vie et frémissant d'indignation, sans complaisance et sans concessions. Mes votes sans hésiter.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une douce résilience chargée de force et d'énergie.
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Cassandre De Troye · il y a
Questions dures mais légitimes, humaines, sincères. Beau et profond témoignage ❤️
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre d'une triste réalité bien menée ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Tnomreg Germont · il y a
Justes réflexions sur l'issue, le pourquoi et le devenir de ces seins ! C'est vrai peut-on ne pas réfléchir à d'autres solutions que la destruction ? Que font les chercheurs ? Ah c'est vrai ils cherchent, donc ils ne trouvent pas !
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Johann Schneider · il y a
"Des chercheurs qui cherchent, on en trouve. Des chercheurs qui trouvent, on en cherche." (Ch. de Gaulle)
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cesca Leb · il y a
à nous de les pousser dans leurs retranchements et leur faire prendre conscience que les femmes ne sont pas "que" leur maladie
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Tnomreg Germont · il y a
Les femmes et les hommes ne sont pas "que" leurs maladies en effet, mais malheureusement des porte-monnaie - à titre d'exemple, cet extrait de l'article de Marine Rondot sur "passeport santé":
"Les traitements ciblés notamment coûtent extrêmement cher. Selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), une thérapie ciblée contre le cancer coûte aux alentours de 50 000 € par an et par patient. Savons-nous qu’une journée d'hospitalisation en cancérologie coûte de 1 600 à 2 170 € ? Aujourd’hui, la prise en charge du cancer coûte 16 milliards d'euros à l’État, soit 10 % des dépenses de l'Assurance maladie."
Alors il y a du travail à faire, du changement dans la manière d'aborder les choses - bien entendu il n'est pas question ici du personnel soignant, qui sont pour la plupart dévoués et compétents - il s'agit de remettre en cause la pression des labos et autres à leur solde....

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Paul Jomon · il y a
Une kyrielle de questions, parfois en figure d'éloge, parfois teintées d'humour noir, qui traduisent la profondeur du traumatisme subi.
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cesca Leb · il y a
merci pour votre lecture qui m'aide à me situer
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Chantal Sourire · il y a
Un texte réaliste qui ose parler vrai !
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cesca Leb · il y a
il faut parfois dépasser ce côté rose bien pensant
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Léna Bernacez · il y a
Je comprends votre message pour ''la femme du pirate''.
J'en suis honorée. L