Tante Augustine

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"Le hasard c'est la forme que prend Dieu pour passer Incognito" Jean Cocteau J'écoute la vie et je la peins, je l'écris ou la chante selon mon humeur. Membre de la S.A.C.E.M. comme parolière. Mon  [+]

Image de Hiver 2015
La maison de tante Augustine semble tout droit sortie d’une autre époque, elle côtoie le carré de vignes bleues et se dresse toute étriquée dans sa robe de pierres blanches sous un chapeau pointu de tuiles rousses.
Ici le temps semble s’être arrêté, les pots de confitures s’agglutinent aux étagères de bois clair, un vieux moulin à café insomniaque voudrait reprendre du service et moudre le café qui crisse, les murs sont rayés de soleil.
Une danseuse nostalgique tourne dans sa boite à musique, une vieille horloge sonne, elle égrène le temps qui passe...
Un bengali venu d’Afrique chante dans une cage dorée.
Le temps qui passe, Tante Augustine s’en moque royalement, elle vit dans un monde parallèle dont elle seule possède les clefs et les codes.
Je connais cette maison par cœur, ses arcades de bois blond, son grand escalier encaustiqué à la cire d’abeille, l’imposante cheminée de pierres blanches sur laquelle trônent de belles photos anciennes.
J’ai vécu très longtemps dans cette belle demeure en haut de l’escalier tout près du grenier derrière cette petite porte un peu délabrée qui est désormais fermée à double tour.
J’en ai gardé de très bons souvenirs, chaque image est là imprimée dans ma mémoire, et il me suffit d’un visage ou d’un simple détail pour revenir dix, quinze voire même vingt ans en arrière sans commettre la moindre erreur.
Le mariage de Tante Augustine, une belle noce dans le jardin sous les grands marronniers au mois de mai 1948, elle était rayonnante sous son voile en dentelle de Calais au bras d’un Léon fier et comblé.
Des grandes tables couvertes de nappes blanches et décorées de grappes de lilas, autour desquelles une ribambelle d’enfants virevolte au son de l’accordéon de Félix le garde-champêtre.
La naissance de Nina, la première fille d’Augustine, une jolie blondinette de presque quatre kilos aux joues roses et à l’appétit vorace.
Puis celle des jumeaux Jean et Anselme, deux joyeux garnements que personne n’arrivait à différencier et qui étaient toujours prêts pour une bonne farce.
Les baptêmes puis les communions à la petite église du village, les premières dents qui tombent et la petite souris qui passe, tous ces petits bonheurs accrochés les uns aux autres, comme un chapelet que l’on égrène au fil du temps.
La grande fête des vendanges et l'odeur âpre des grappes de raisins noirs qui entêtent aux pieds des vignes.
La cueillette des olives au bout d'une échelle interminable que le mistral fait tanguer dangereusement au milieu des branches feuillues.
Ce furent les jours heureux, puis vint un temps plus sombre dont je me souviens avec grande tristesse, la perte de Léon l’amour de sa vie, écrasé par son tracteur.
À partir de ce jour, Augustine ne fut plus jamais la même, son joli sourire avait disparu et elle ne venait plus me rendre visite dans ma mansarde sous les toits.

Quand il m’arrivait de la croiser dans le jardin, je pouvais noter de grands cernes mauves sous ses yeux remplis de larmes.
Elle était toujours vêtue de noir et son pas hésitant crissait douloureusement sur le gravier de l'allée centrale.
J'essayais de capter son regard en espérant que notre rencontre provoquerait le déclic tant espéré.
Mais c'était peine perdue, elle refusait tout contact avec moi et cela me rendait infiniment triste.
Bien sûr les enfants avaient grandi et chacun vivait sa vie, Nina avait un amoureux, Jean et Anselme poursuivaient leurs études dans une grande ville, ils ne revenaient pas souvent à la maison et Augustine souffrait de toutes ces absences.
Pour ma part, j’assistais impuissant à cette longue descente vers ce trou béant dans lequel elle glissait inexorablement.
Et puis il y a eu ce jour où j’ai entendu le grincement de la clef dans la serrure, mon cœur battait à tout rompre et quelle ne fut pas ma surprise de voir ma chère Augustine sur le pas de ma porte.
Elle portait une longue robe noire, ses cheveux gris étaient soigneusement coiffés dans un impeccable chignon bas.
Elle s’est approchée de moi avec un sourire las, a commencé par m’effleurer sans vraiment me toucher puis au bout d’un long soupir d’hésitation, elle m’a caressé avec passion son regard plongé dans le mien comme au bon vieux temps.
J’étais heureux de son retour vers moi, mais elle m’a tout de suite signifié que c’était la dernière fois que l’on se voyait et que tout était fini entre nous.
Elle m’a lancé un dernier regard rempli de détresse et j’ai senti que cette décision lui pesait terriblement.
J’ai vu sa frêle silhouette s’éloigner de moi lentement, je l’ai fixée jusqu’à sa complète disparition puis elle s’est retournée une dernière fois sur le pas de ma porte et j’ai pu entrevoir ses yeux remplis de brouillard qui me disaient un dernier adieu.
Je n’oublierai jamais le bruit de cette clef comme une plainte sinistre qui résonne encore des années après au fond de ma mémoire.
Augustine est partie rejoindre son cher Léon par une belle journée à la floraison des lilas, ils reposent ensemble près du carré de vignes bleues.
Nina habite désormais la maison avec sa petite famille et derrière ma porte close plus personne ne vient me rendre visite parce que le parquet de ma chambre noire est devenu insalubre et dangereux.
Mais après tout je ne peux en vouloir à personne, et à l’ère de la nouvelle technologie et du redoutable pouvoir numérique qui voudrait encore se servir d’un vieil appareil photos complètement démodé...

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