Sur un toit perché

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Thème

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Je m'appelle Hermann. J'ai 22 ans et j'habite aux abords d'une forêt près de Munich en Allemagne. Les bois que je traverse chaque matin pour rejoindre l'université m'apporte une fraîcheur vivifiante idéale pour ma concentration. J'aime parcourir ces étendues qui me sont devenues familières et chaque jours j'ausculte sa lente métamorphose. Il me vient parfois à l'esprit d'habiter cette forêt pour en faire un " Home " provisoire. Ce sujet, personne ne peut comprendre mieux que moi ce qu'il représente. J'évite d'aborder ce désir fou avec mon père qui finance mes études. Il habite Hambourg. Huit cent kilomètres nous séparent et je n'imagine pas lui annoncer par Skype ou autre ce genre de nouvelle. Il me prendrais pour un fou, et sa décision de suspendre son aide financière mettrait un terme à mes études. J'ai déjà calculé qu'en économisant mon allocation mensuel, je pourrais financer en partie un tour du monde dans lequel je souhaite m'engager.

Sur mon trajet pour l'université, j'ai repéré un chêne d'une forte consistance. Son enchevêtrement de branches à quelques mètres du sol me permettra d'établir une base solide pour créer un abri. J'aime l'idée de m'élever du sol pour effleurer à la cime, le ciel et ses nuages. À la manière d'un oiseau, je deviens migrateur qui observe à distance un ailleurs animé d'une grande soif. En regardant le ciel, je me plais depuis l'enfance à trouver des figures animées que dessinent une main agile. Les artisans du ciel sont des créateurs d'éphémères. Ils convoitent les pages blanches d'un espace sans fin. Mon esprit se laisse happer par leurs volubiles improvisations et j'ai la douce sensation que le vent essuie, en agitant les arbres, la craie avec laquelle ce jeu de matières impalpables courtise mon désir d'escapade.

Trois palettes de bois constituent la base de mon ouvrage. Je parviens difficilement à établir une surface plane en forme de L pour constituer un plancher. La modeste plate-forme me paraît la plus laborieuse des étapes. Au loin, un promeneur intrigué promène son chien. À distance, je distingue sa silhouette, puis m'avise de rester concentré sur ma structure. La curiosité de mon visiteur finit par le planter au pied de mon arbre :

- Bonjour, me dit-il, c'est original.
- Oui, je viens de prendre d'assaut un arbre comme poste d'observation. C'est parfait pour regarder les animaux.

Notre discussion porte très rapidement sur le début de mon ouvrage. Respectueux de mon projet, le vieil homme me prodigue des conseils utiles. J'apprends de cette façon qu'il fut ingénieur de métier. L'écoute attentive de ses remarques me permet de mieux consolider ma structure. Ce jeu lui semble innocent et je me garde de lui révéler mon objectif car j'ai peur d'échouer. L'idée de séjourner dans un arbre relève du défi.

Du haut de mon chêne, je découvre une fierté naissante. La surface de mon plancher dépasse tout juste les quartes mètres carrés, mais cet espace est le mien. Ma complicité avec le vieil homme participe à la richesse de ce projet. Il me demande de l'appeler Ocatve à la place de Monsieur. J'ai beaucoup de mal à le tutoyer mais le nommer par son prénom me rapproche de lui. Cette cabane suspendue est aussi pour lui un moyen de céder à une part de fantaisie.

Après le sol, la façade et le toit, il nous reste à humaniser ce " Home ". À l'image d'un voilier, il me faut constituer des petits habitacles dans lesquels organiser mes affaires personnelles. Depuis quelques temps, je laisse provisoirement quelques-une de mes affaires ici et là. D'une certaine manière, cet exercice de survie m'oblige à me défaire du superficiel.

Au début du printemps, j'ai enfin migrer sur mon vaisseau. Octave avait pressenti certaines choses et j'ai du lui faire un aveux lorsque son visage s'est assombri :

- Tu vas réellement habiter cet arbre ? Si tu as des problèmes d'argent, je peux te loger.
- Merci Octave, vous avez déjà fait beaucoup pour moi. Je n'ai pas eu le courage d'en parler plus tôt parce-que je n'étais pas certain d'arriver au bout de cette construction. Sans vous, cela aurait été pratiquement impossible.
- Je ne suis pas là pour te juger. Tu dois avoir d'autres projets en tête. Sache que j'admire ton courage. Dis-moi la vérité maintenant !
- Dans quelques mois, je pars réaliser un tour du monde. J'économise, je termine mon diplôme et je vais respirer !

Une douceur printanière a chassé l'humidité de l'air, avant d'immerger progressivement ma cabane dans un halo de verdure. À l'abri des regards, nul ne pouvait imaginer ma présence au milieu des arbres. Cette bulle de verdure est devenu un cocon. J'en suis la chrysalide bientôt prête pour sa transformation. Les mois se sont succédés sans que l'ombre d'un regret ne me préoccupe. Heureusement, la douche d'Octave m'a libéré d'odeurs indésirables. Je dois aussi admettre qu'il n'a jamais cessé de veillé sur moi.

Mon diplôme en poche, j'ai enchainé une suite de petits boulots pour amasser un pécule supplémentaire. Ces derniers mois ont été sans regrets les plus étranges de ma vie, mais je me suis senti à même de tourner une nouvelle page de mon existence. Pour autant, je n'ai pas oublié Octave avec lequel j'ai organisé un dîner dans notre cabane. Il s'est glissé dans mon écrin et n'a plus bougé. Émerveillé par la simplicité de mon habitat, il est resté un hôte vraiment charmant. Après notre premier verre de bière, il m'a demandé de hisser un panier à l'aide d'un poulie ingénieusement disposé. Surpris par le poids de l'attiraille, j'ai vu surgir une montagne d'emballages cadeaux attachés les uns aux autres. En ouvrant mes paquets, j'ai découvert : boussole, vêtements polaires, chaussettes double-peau, gourde et sac de voyage flambant neuf. Ému aux larmes, toute cette profonde gentillesse m'a troublé. Je vais bientôt prendre mon envol et quitter un ami :

- Octave, tu es fou.
- Mon cher Hermann, je crois que tu me fais rêver à ta façon. Il n'est pas impossible que je passe te saluer en Asie, si tu l'acceptes. J'ignore tout de cette partie du monde, et te revoir dans quelques mois me fera du bien. Tu vas certainement beaucoup changé, mais surtout, ne renonce pas à tes rêves. Je trinque à ta réussite et te remercie pour l'aventure dans laquelle tu m'as entraîné malgré toi.

Dans l'épreuve, dans l'apprentissage de la vie et depuis ce petit nid où mon rêve a grandit, je vous aime.

P.S. : mon père n'a jamais su que j'avais économisé l'argent de mon loyer pendant plusieurs mois. Il m'a rejoint en Argentine et j'ai pu mieux le connaître. Il m'a félicité d'avoir entrepris ce dont il avait rêvé plus jeune. Il a également exprimé le regret d'avoir été un père absent. Naturellement, je l'avais fait boire pour qu'il me concède des aveux, mais j'avoue qu'il m'a été plaisant de l'écouter. Quant à Octave, nos routes se sont croisé en Indes. J'ai désormais pour ce pays une grande affection partagé entre la misère de ce peuple et son immense générosité.

Merci Octave.
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Jean Calbrix · il y a
Quand j'étais gamin, je rêvais de vivre dans les arbres. Merci, James de m'avoir fait revivre ce rêve ! Vous avez mon vote.
Vous avez apprécié mon Lucky Luke. Il est désormais en finale. Vous pouvez voter à nouveau pour lui si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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James · il y a
je vous remercie humblement. Je pense que les générations futures devront perpétuellement s'adapter. Cela ne sera pas chose facile !
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, James ! Vous avez voté une première fois ! Merci de venir assister
maintenant à la métamorphose de ma “Petite chenille”
qui est en Finale pour le Prix Printemps 2017 !

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Geny Montel · il y a
C'est un très beau conte contemporain !
J'aime l'humanité qu'il dégage.

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Keith Simmonds · il y a
Beau et bien écrit! Un grand bravo! Mes votes et bonne chance! Merci de passer lire et soutenir “Coques de Noisettes” qui est en FINALE: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/coques-de-noisettes
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Sylvie Bédéo · il y a
Grimper dans un arbre nous fait découvrir le monde sous un autre angle et nous engage à poursuivre notre exploration. Je vote
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Arlo G · il y a
Belle découverte de l'inconnu de la foret.. Très bien écrit et agréable dans sa lecture. Vous avez les cinq points d'Arlo qui vous invite à découvrir son TTC "le petit voyeur explorateur" ainsi que son poème "découverte de l'immensité" dans la matinale en cavale. Bon après midi à vous.
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James · il y a
Merci Arlo, les jeunes génération rêvent de partage et de fusion avec un monde très vaste. C'est très motivant de leur exprimé notre soutien dans cette démarche, même si cela demande des sacrifices. Merci encore !
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Joanna Gregores · il y a
lovef
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Alain Adam · il y a
Cette forêt a été réellement votre bois de construction . qui vous a permis de "retrouver" votre père avec lequel vous aviez sans le savoir de secrètes affinités. Vous voilà devenu un "oiseau migrateur". bâtissant votre vie de nid en nid. Une belle écriture... mon vote!
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James · il y a
Merci Alain, la forêt de symbole abrite des vérités que l'on garde enfouit, c'est certain.
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Subtropiko · il y a
Migration-exploration originale... je vote !