Sur les rotules

il y a
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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

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A force de faire la vaniteuse depuis les compliments de mon médecin, vers la cinquantaine, j'ai abandonné la balance et doucement, mois après mois, mon corps a pris le parti de gonfler insidieusement. Un microscopique arrondissement, une rondelette douceur, deux puis trois petits kilos se sont installés, étalés, agrippés, chaque année. Mais trois petits kilos, multipliés sur trois ans font brusquement presque dix : de la fonte, les mathématiques ! Et personne pour vous faire la moindre remarque, puisque votre compagnon depuis trente ans vous trouve plus désirable, plus pulpeuse (plantureuse ?) que jamais. Cet été, la balance hargneuse m'a planté son aiguille incorruptible en plein dans les soixante-dix kilos !
Mauvais pour mes rotules. Au dernier bilan, après un douloureux blocage, il paraît que je suis dessus (... les rotules). « Plus de cartilage », annonce sans me regarder le médecin traducteur des petites couleurs obtenues par résonance magnétique. Plus de cartilage ? Et que faire alors, docteur, quel remède ? « Que faire ? », réplique-t-il, le nez baissé sur son papier, toujours sans me voir, effectuant déjà une demi-rotation qui le ramène la main sur la poignée de la porte, prêt à filer. Que faire ? User jusqu'à la corde, c'est-à-dire jusqu'à la prothèse ! Et dans la porte déjà presque refermée, il ajoute : « Et moins bâfrer ! ». (Je ne suis pas sûre que ce soit le mot qu'il ait employé mais vu le ton, c'est bien ce que ça voulait dire). Ce type, de toute évidence, il en avait marre de ces bonnes femmes qui surchargent leur monture, qui s'enflent et s'agenouillent. « Mangez moins, chère Madame, vous vous porterez mieux... au sens propre du terme ! »
J'ai juste eu le temps de bloquer la porte avant que le gourou n'aille déverser sa hargne vers la victime de la cabine voisine. Alors, comme ça, la médecine qui invente tant de choses, qui vous refait un foie avec deux petites cellules de rien, qui vous cultive des os comme des endives en cave, n'était même pas fichue d'imaginer une petite huile de graissage, un petit substitut de cartilage qui se restructurerait de lui-même ? Mais peut-être qu'il n'était pas au courant, l'interprète, l'oiseau de mauvais augure, hein ? Après tout, lui, tout ce qu'on lui demandait, c'était un déchiffrage et basta. Me renseigner ? Mais évidemment que je le ferais.

N'empêche qu'à peine le nez sur la porte que le médecin macho venait enfin de claquer, je me suis mise à pleurer, bêtement. Foutus ! Les deux genoux ! Qu'est-ce que j'allais devenir, moi ? Dans mon listing de valeurs, il y a, en grand un : voir ! Et corollaire, en grand deux : marcher ! Voir en marchant, marcher en regardant ! Marcher, c'est vivre, c'est m'en mettre plein les yeux, plein la bouche, plein les jambes ! Quand je marche, je vis, je respire, je croque des odeurs, j'entasse des couleurs, je guette des mouvements. Mes jambes mettent la machine à images en branle. C'est exaltant !
Pour commencer, je n'ai rien dit de cet examen à la maison. Mais en attendant, moi, il faut que je marche. Et si quelques kilos de moins peuvent faire reculer l'échéance (qui sait, la recherche progresse de façon si fulgurante !), je n'avais peut-être pas encore fait mon dernier pas.
Et puis, merveille, le pharmacien m'a proposé une super genouillère noire, pleine de scratchs, de lanières, de renforts. Il paraît que ça fait très pro. Les sportifs de haut niveau se la jouent ainsi ! Adoptée !
Et comme je mets la genouillère tantôt à droite, tantôt à gauche (il m'en aurait fallu réellement deux ; mais du haut niveau, je serais retombée dans le grand handicap !), mon mari et mes filles rigolent et disent que je ne sais même plus de quel côté j'ai mal, et je me dis que tout ça ne doit pas être bien grave.

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françoise CLAUDE · il y a
Ah les genoux ! Quelle sale engeance !
Mais merci pour ce petit bijou … j’ai souri (un peu jaune) mais souri quand même !

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Oclah2 · il y a
Oh! Oui!
J'ai aussi eu l'occasion de croiser de tels spécimens : excellents lecteurs d'imagerie médicale, techniciens appliqués dans l'application de protocoles intrusifs.
Des hommes très occupés à sauver des vies et qui ne savent plus quoi faire de leur humanité.
Bon courage à la narratrice dans son parcours de combattante!

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Mome de Meuse · il y a
C'est vraiment très sympa à vous d'avoir redonné un peu d'air à ce petit récit... Si le coeur vous en dit, " La Convocation" est en finale bis (suite à cette cyber attaque qui a tout balayé. ) au plaisir de vous croiser à nouveau au gré des mots.

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