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La vie n’a pas toujours été dure avec moi. Lorsque j’étais jeune et beau, je brillais sur scène, je côtoyais les plus grands. J’ai connu des époques formidables, luxueuses. Mes heures de gloire.
Puis j’ai vieilli, alors forcément, je n’étais plus dans le ton. Et je me suis retrouvé sur la touche. Il y a quelques mois, le hasard m’a amené gare du Nord. J’y suis resté. Je me demande si c’est ici que je finirai.

J’ai élu domicile dans la salle des pas perdus, et le temps s’écoule au tic-tac des aiguilles de l’horloge du quai tout proche. Ça peut sembler paradoxal avec mon inactivité, mais j’ai toujours aimé avoir un rythme. Ça m’aide à ne pas sombrer. On considère que je ne suis plus dans la norme, mais je revendique encore mon droit d’exister même si je ne brille plus vraiment.
Je tente de me tenir bien droit dans mon vieil habit noir ; il est usé mais il me donne un peu de dignité. J’arbore toujours sur le revers ma petite décoration, mes lettres de noblesse, comme une splendeur d’autrefois, qui, quoi qu’on fasse, restera gravée à jamais. Ce petit quelque chose en plus qui ne parlera qu’aux érudits, aux connaisseurs, à ceux de mon cercle, si tant est que c’est encore le mien.
Je reste là, immobile. J’attends. En même temps, qu’est-ce que je peux bien faire d’autre ? Et puis, même si la plupart des voyageurs passent sans me voir, pressés qu’ils sont d’atteindre leur destination, il ne se passe jamais bien longtemps avant que quelqu’un me remarque et s’arrête. Est-ce par curiosité, envie ou bonne conscience que les gens prêtent attention à moi ? Je l’ignore. Je ne connais personne bien sûr, mais tous mes visiteurs se souviennent de qui je suis. Ça force le respect quand même ! Ils s’installent à ma hauteur, ils me tendent la main. Ce besoin de toucher, toujours… Bon, c’est vrai, c’est humain comme réaction en même temps. Certains sont souriants, d’autres ont l’air grave, mais tous sont surpris de me trouver là. J’ai souvent cette impression que je leur rappelle quelque chose de familier, une époque, un parent, que sais-je…
Il y a toujours une bonne âme pour venir près de moi, et échanger quelques minutes. Quelques heures parfois. Avec ou sans mon accord d’ailleurs, mais je crois que tout le monde se fout bien de ce que je peux ressentir.
Les gens m’ont toujours fasciné. Il y a de vrais échanges parfois, et je m’accorde à leurs émotions. Selon les rencontres, je m’adapte. Il y a les échanges polis, les éclats, mais aussi les coups de blues, les confidences. Je ne leur demande rien, mais je prends tout ce qu’ils me donnent : c’est ça qui me fait exister.

Il y a beaucoup de beaux parleurs aussi. Ceux-là, je les déteste. Ils fracturent mon intimité, ils m’humilient en me marchant sur les pieds et en me faisant croire qu’ils connaissent tout du bout des doigts, mais c’est faux. Nous sommes en total désaccord et alors là, je m’énerve : je monte en gamme, on m’entend dans tout le hall. C’est que j’ai encore assez de coffre pour me donner en spectacle ! Mais je fatigue vite, et je la mets rapidement en sourdine.
Dieu sait s’il en passe du monde dans une gare. Ceux que l’on ne revoit jamais, ceux que l’on croise tous les jours. Malgré cela, je me sens tellement seul et inutile.
Pourtant dans tout ce flot de passants, une personne, une seule, a su me donner l’air unique et important.
Une belle femme de surcroît, la cinquantaine pimpante. Ce soir c’est la première fois que je la voyais. Elle s’est installée devant moi, elle a même trouvé le courage de braver le froid hivernal en retirant ses gants ; la chaleur au contact de ses mains délicates m’a procuré tellement de bien. Il y avait si longtemps que je n’avais pas reçu autant d’attention. Je suis un sensible moi, je suis de ce bois-là. D’emblée, elle dénotait de la nuit et de la solitude par sa présence douce, dans le halo d’un clair de lune, et le plaisir se lisait sur son visage à mesure qu’elle échangeait avec moi. Une artiste, assurément. J’en aurais carrément perdu les pédales. Mais, un coup d’œil sur l’horloge l’a fait partir précipitamment, me laissant empreint de ses émotions qui résonnaient encore en moi. Je me sentais tellement au diapason avec elle…

— Où vas-tu Lydia ?
— Attends-moi chéri, j’ai oublié mes gants.
— Dépêche-toi, nous allons rater le train ! Où les as-tu laissés ?
— Je les ai quittés tout à l’heure pour jouer du piano dans le hall.
— C’est toi qui jouais la Lettre à Elise ? C’était très beau tu sais.
— C’est l’instrument qui est beau… Un Steinway tout de même ! Je reviens : mes gants ont dû rester sur le clavier.

PRIX

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Peggy Lister · il y a
merci d'être passé me lire, et merci pour vos encouragements!
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Frédéric Bernard · il y a
Si les instruments de musique ont une âme, un piano doit avoir des choses à raconter, surtout lorsqu'il est à la disposition de temps de mains. Vous avez une écriture très intéressante qui joue parfaitement sur le similitudes que pourraient avoir un vieil instrument et un vieux musicien. Bravo :-)
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Chateaubriante · il y a
un piano qui a perdu de son prestige s'ennuie fort à la gare du Nord
jusqu'à cette rencontre inoubliable
belle idée que de le laisser s'exprimer
une partition joliment écrite

"Charlotte" vient de lever le rideau de sa boulangerie
elle vous a préparé une surprise
merci

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Peggy Lister · il y a
merci d'avoir pris le temps de me lire. Votre commentaire me touche.
A mon tour je passerai voir Charlotte: une gourmandise peut-être?

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Chantal Noel · il y a
Tel le petit Poucet, je me suis promenée dans votre texte, jusqu'à cette jolie chute.
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Peggy Lister · il y a
Merci d'être passé me lire Chantal; je constate avec joie que vous aussi vous avez trouvé mes "cailloux" !
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Samia.mbodong · il y a
Excellente idée de faire parler ce piano.
C’est très émouvant et plein de poésie.
Bravo et merci je soutiens.

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Peggy Lister · il y a
Merci samia pour vos encouragements!
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Mister Iceberg · il y a
félicitations
mes votes
bonne continuation Peggy

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Peggy Lister · il y a
Merci iceberg d avoir aimé ce texte...et pour votre soutien. P.
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Patrick Gibon · il y a
un texte qui touche en noir et blanc!
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Jean Calbrix · il y a
Un très joli TTC avec une superbe chute qui surprend et ravi (à la relecture on découvre les indices comme "Je suis de ce bois-là !" Bravo, Peggy ! +5
Je vous invite à lire mon sonnet en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song

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Peggy Lister · il y a
Merci Jean, c est toujours agréable lorsque les lecteurs sont entrés dans le jeu ! Je viendrai vous lire a mon tour avec plaisir.
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Benjamin Sibille · il y a
Une situation décrite avec une grande finesse et élégance
Si vous voulez passer de mon côté https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amours-etrangeres-2?all-comments=1&update_notif=1565298457#fos_comment_3709418

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Joan · il y a
Tres sensible à ce beau texte et ses personnages.
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Peggy Lister · il y a
Merci pour votre commentaire sympathique Joan.
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Image de Peggy Lister
Peggy Lister · il y a
Merci de votre commentaire encourageant, et merci d avoir pris le temps de me lire.
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