Souvenir en chute libre

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Passionnée, depuis l'enfance, de voyages, de lecture et d'écriture, j'essaie de les vivre intensément et il arrive parfois que mes passions se rencontrent. Mes voyages nourrissent mes histoires  [+]

Image de 2017
Pour une fois, j’avais décidé de troquer mes escarpins ultra-féminins contre des baskets bien confortables pour me rendre le week-end chez mes parents, sur la côte basque, et fêter les quatre-vingt-dix ans de mon arrière-grand-mère. Je n’aurais jamais imaginé à quel point de simples chaussures pouvaient tout changer!
Le samedi midi, nous avions prévu de nous rendre dans notre restaurant favori qui surplombe l’océan. On y mange les meilleurs fruits de mer de la côte et mes papilles se réjouissaient du festin en perspective. J’avais enfilé un short blanc crème, un haut corail et mes indémodables baskets dorées, adorables sur ma peau bronzée. C’était sans compter sur la présence de mon grand oncle Gégé, un virtuose de la délicatesse :
- Ben qu’est-ce qui t’arrive, Lucie, T’es tombée de tes échasses et tu te rabaisses à notre petit niveau ?, cria-t-il au beau milieu du restaurant.
- Très drôle Gégé. Tu veux pas passer un article dans le journal, pendant que t’y es ?
- Et pourquoi pas ?, me railla-t-il.
Le ton du repas était donné. Et j’ignorais encore jusqu’où tout cela allait me mener. Mon aïeule arriva avec une de ses filles, tirée aux quatre épingles, même à son âge. Comme chaque année, nous avions prévu de lui offrir une semaine en thalasso à Hendaye. Elle était toujours impeccablement mise, maquillée et parfumée le tout redressé par une pêche d’enfer. J’avais certainement hérité de sa classe légendaire. Un exemple pour nous tous, sauf pour l’oncle Gégé bien entendu :
- Alors, Maman, on va au bal ?
-....
- J’ai dit : alors, Maman, on va au BAL, hurla-t-il en séparant bien chaque syllabe.
- Je t’ai très bien entendu, imbécile, mais je ne parle pas aux ânes.
- Waouh, Maman, toujours autant de réparties. Bravo ! »
Toute la tablée rit de bon cœur alors que nous entamions les agapes avec un plateau de palourdes, huîtres, moules et autres délices de l’océan. Soudain, un grand silence s’abattit autour de moi puis les chuchotements allèrent bon train. En me retournant, je vis, planté debout derrière ma chaise, le voisin de mes parents, un anglais d’une quarantaine d’année qui avait acheté une maison secondaire sur la côte. Chaque fois qu’il me voyait, j’avais droit à une demande en mariage dans les règles de l’art. Son opiniâtreté me déconcertait :
- Bonjour, Lucie, vous êtes toujours aussi ravissante !
- Merci, Harold ! Et vous, toujours aussi flatteur !
- Vous êtes venue seule ?
- Non, comme vous pouvez le constater, je suis en très bonne compagnie.

Je désignai de la main toute ma famille alors qu’il s’en allait rejoindre sa tablée sous les rires à peine étouffés des miens malgré le regard réprobateur de ma mère qui, elle, l’aimait bien. Nous finissions notre entrée quand Gégé ne put s’empêcher de relever le seul petit défaut de ma Mamie si parfaite :
- Ben alors, Maman, on se lâche ?
-...
- Je devrais plutôt dire on en lâche une petite ? T’as raison, faut pas se gêner, on est en famille après tout.
- Gégé, arrête d’embêter Mamie !, m’exclamai-je irritée. T'es lourd à la fin!
- Il faut dire que même si ça pue pas, ça sonne bien ! On voit, non plutôt on entend que tout fonctionne bien, chère mère.

C’était plus fort qu’oncle Gégé, il ne pouvait pas s’en empêcher. Et je ne vous dirai pas si j’ai aussi hérité de ce trait-là ! Lorsque les assiettes de résistance arrivèrent, nous entendîmes des cris provenant du bord de la terrasse. Je me redressai pour voir ce qui se passait lorsque je reconnus, affolée, ce grand idiot d’anglais, debout sur le rebord de la balustrade, une rose rouge à la bouche :
- Ucie, oulé ou mepouzé ?
- Harold, c’est ridicule ! Vous marmonnez et je ne comprends rien !
Il ôta la fleur d’entre ses dents, écarta les bras de façon théâtrale ce qui me fit rougir de honte et reprit, imperturbable :
- Lucie, mon belle Lucie, voulez-vous m’épouser ?
- Oh, Harold ! Je vous ai déjà répondu. Vous le savez, ce n’est pas dans mes objectifs. Me lancer dans la course aux quatre M, très peu pour moi !
- Aux quatre quoi ? Je ne comprends pas.
- Aux quatre M : mièvreries, mariage, maison, maternit....

Je n’eus pas le temps de finir ma phrase que je vis Harold mouliner des bras pour tenter de garder l’équilibre....en vain ! Il venait de disparaître dans le vide, vers l’océan. Je restai pétrifiée quand j’entendis Gégé hurler : « Ben va l’aider, puisque t’es la seule en baskets ! » bientôt rejoint par tous les clients présents et bien contents de s’être mis sur leur trente-et-un ce jour-là qui me soufflaient de me jeter à mon tour. Non, mais ils étaient tous en plein délire ! Je n’allais quand même pas m'élancer dans cette pente faite de terre et de ronces pour remonter un Harold qui serait de toute façon trop lourd pour moi !

Le dimanche matin, mon père ne fut pas peu fier de montrer à tous la une de son journal : « Une jeune femme sauve un touriste anglais d’un accident tragique. »
Et mon cher oncle Gégé d’ajouter :
- Ben t’en as une sacrée paire, ma petite Lucie !
- Oui, une sacrée paire de baskets !

Et toute la famille se mit à rire au souvenir de cette journée mémorable. Même mes vêtements s’en souviennent encore...
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