Sous l'égide des Ecrins

il y a
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Finaliste
Jury
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Thème

Image de Très très court
Sous l’égide des Ecrins,
A l’ombre du cèdre-au-goûter,
31 Juillet

Ma petite Maman,

Je suis arrivée en début d’après-midi. J’ai défait mes valises rapidement — trois fois rien tu me connais — et je suis allée prendre mes quartiers dans la clairière. Les sauterelles ont entonné leur concert estival. Il reste quelques effluves des herbes que Marc a fauchées le week-end dernier quand il est passé. Bientôt, il ne restera que l’odeur des grandes tiges brûlées par le soleil.

J’ai fait un petit tour du propriétaire dans la maison, rien n’a bougé dans le bureau, je t’en donne ma parole. Il y a toujours les collections de papillons multicolores et de scarabées scrupuleusement bien rangées par Grand-Mère mais la poussière commence à y élire son domicile. Je passerai un coup dessus, ne t’en fais pas. Comme tu me l’avais demandé, j’ai bien pensé à briquer les cadres de Paul et Edwige. Ils sont là, ils veillent sur nous comme ils l’ont toujours fait.

Malgré ma grande expérience, j’ai eu un peu de mal à ouvrir l’eau. Mon téléphone ne capte plus ici, le poteau est tombé récemment et j’ai dû arpenter le chemin pour demander de l’aide à Michel qui s’en est occupé comme un chef. Il faudra que je l’embauche pour m’aider à débroussailler les noisetiers d’ailleurs. On dirait la forêt vierge. On entreposera les branches les plus fines d’un côté, pour les faire sécher et les utiliser à la Toussaint. Les autres, j’en mettrai quelques unes de côté pour les enfants de Marc, je leur apprendrai à les tailler pour en faire un arc et des flèches, comme Papa le faisait pour nous sept.

Je repense à nos innombrables goûters, passés sous le cèdre à se disputer entre frères et soeurs. D’ici, la vue sur les sommets m’émerveille toujours autant. Les montagnes ont un peu changé. Je sais que c’est ta plus grande crainte, mais peut-être préfères-tu la vérité ? Les pics cisaillent toujours le ciel quand on regarde à l’Est mais ils sont nus. La neige nous quitte l’été désormais. En descendant au village, on pourrait se perdre maintenant. Il y a du bitume à n’en plus finir, et ils ont construit des chalets de luxe, pour les gens riches qui cherchent un petit coin tranquille. Je n’aime pas ça, je te l’accorde. Au moins les commerces y trouvent leur compte.

Demain, j’irai me promener sur le chemin du Hameau, comme quand j’étais petite. Je traverserai la forêt qui nous protège pour gagner le sentier et je me mettrai en route en arrivant à Camphorent. Je longerai la rivière aux mille reflets jusqu’au refuge de la Muande. Mes jambes devraient être encore suffisamment solides pour m’y porter. Au coeur du vallon, je te laisserai me guider, comme quand tu m’appelais, déjà loin devant moi quand je rechignais. Je regarderai vers Oisans en laissant le vent caresser mon visage. Je pique-niquerai sur le bord du torrent, en prenant garde à ne pas tomber dedans comme quand j’avais vingt ans. J’entends encore ton rire qui résonne à mes oreilles. Mes pas claqueront contre les cailloux ; à l’occasion je pourrai poser une pierre sur un cairn. J’en poserai deux, si tu le veux bien. J’aimerais tellement t’y emmener, rien que pour te voir contempler le vallon qui s’étend à perte de vue quand on finit par arriver. Je regarderai la montagne, et à mon tour je me laisserai regarder, comme tu nous l’as appris.

Maman... je te promets que je fais de mon mieux. J’ai continué à écrire l’histoire de la famille, et surtout celle de la maison. J’ai consigné dans le grand album toutes les naissances depuis que tu ne le fais plus. J’y ai raconté avec le plus grand soin les moments passés autour de la grande table verte, le plateau de Scrabble déballé, les lettres éparpillées par les enfants et les reflets du soleil chatoyant s’accordant avec le rosé qu’on buvait sans vergogne. J’ai essayé de retranscrire le parfum unique du linge que Papa étendait dehors et laissait sécher toute l’après-midi. J’ai mentionné le charisme d’Anna et de ses quatre pots à lait quand elle partait en bikini pour ratisser tous les champs de myrtilles et de framboises des hauteurs. D’ailleurs, nos framboisiers se portent à merveille. J’ai fini par comprendre que tu avais raison. Les framboises d’altitude n’ont rien à voir avec les autres. Elles sont plus fraîches, plus acidulées, plus pétillantes. Elles ont le goût du bonheur, ou tout du moins du seul que je connaisse.

Je ne respire qu’à l’altitude où fleurissent les myrtillers, abondent les campanules et s’arrêtent les sapins. Je n’aime le violet des phlox que lorsqu’il est accompagné par la symphonie de vert et de gris qu’on retrouve quand on finit notre ascension vers le Lac. Je n’aime contempler la vallée que lorsque que se mêle aux paysages le bruit sourd du torrent qui la sillonne, les cris des oiseaux qui s’apostrophent et celui des moteurs qui ronronnent encore doucement.

Ce soir, ils annoncent de la pluie. Je suis certaine que je m’endormirai comme un bébé, bercée par le bruit de l’eau qui cogne contre la tôle. Je penserai à toi et à ces soirs d’orage que tu venais passer dans notre chambre pour nous aider à nous endormir, quand les nuages inondaient la vallée de leur brume. Je me souviendrai des histoires que tu savais inventer et raconter mieux que personne. Je penserai aux dîners en famille, quand on débordait de la table. Quelle idée aussi, de faire tant d’enfants ? Je crois qu’on vous l’a bien rendu. J’imaginerai encore te regarder faire les gâteaux et t’agiter devant la cuisinière à bois qu’on éteignait jamais, en répétant que tout devrait être parfait quand Papa nous rejoindrait. Je n’ai rien oublié de ces moments bénis.

Demain, j’irai te porter ta missive au cimetière en descendant la côte à pied, comme tous les ans. J’ai si hâte de te retrouver, Maman. J’espère que les petites lettres dorées sur la pierre n’auront pas bougé. Je déposerai des pensées, comme tu le faisais déjà pour ta mère à toi, et comme elle le faisait pour sa mère à elle, et sa mère avant elle.

J’ai hâte, Maman.

Angèle
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Louise Calvi · il y a
Je. Façon douce de penser aùx Disparus
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Volsi Maredda · il y a
C'est touchant
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Yannick Pagnoux · il y a
Je passe ma matinée à lire les finalistes, votre petite lettre m'a beaucoup ému.
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Tess Benedict · il y a
Belle idée que cette lettre déposée chaque année pour donner des nouvelles de toutes les petites choses palpables qui provoquent nos émotions.
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Jeanne · il y a
Et l’on suit mot à mot, pas à pas Angèle, témoin fort garant du passé, gardienne du présent, mémoire vive du temps du bonheur qui envoie une pensée à sa petite maman, comme chaque année donne de ses nouvelles, décrit son quotidien, entretient le lien, porte la flamme, transmet le flambeau. Un récit fort, fort émouvant, un décor qui me parle, une lettre qui m’émeut, me touche infiniment. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Domitille pour la suite des événements, qu’ils vous portent bonheur, au sommet... peut-être.
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M. Iraje · il y a
Je suis revenu sous le cèdre ...
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Cyrille Conte · il y a
Bravo pour ce récit touchant des retrouvailles d'une fille et sa mère. Les souvenirs d'enfance, les aïeux, dans leurs cadres, qui veillent sur le foyer depuis des générations et l'histoire de famille qu'Angèle continue d'écrire. Une belle histoire sur la transmission et une bonne bouffée d'air pur au cœur des Écrins.
Je suis en finale aussi avec "une promesse d'évasion" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-promesse-d-evasion
Bonne finale à vous.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Un beau texte . Bonne finale à vous.
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Paul Jomon · il y a
Cette missive qui porte à la fois sur la transmission et sur l’attachement à un territoire est très touchante. Est riche celle qui possède de tels souvenirs.
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JD Valentine · il y a
Très inspiré. Très inspirant. Une belle découverte.