Sous le vol du grand aigle

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Coucou c'est moi Je l'aime ce visiteur qui vient me lire qui vient noter qui vient me dire ce qui lui plaît... Coucou c'est moi Je lui promets de venir lire et commenter tous ces beaux  [+]

Image de Eté 2017

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Avez-vous observé l'aigle ? Il tourne, se laissant aller au gré du vent et tout à coup...

Sa proie n'a aucune chance...

Nous habitons une petite maison ouvrière. Nous sommes cinq. Une dizaine d'années me séparent de ma sœur et de mon frère.
Je suis la petite dernière. Des parents morts. Enfin vivants, mais tellement absents pour mon cœur d'enfant. Froideur et indifférence. Un père autoritaire resté pour moi, à cause de moi. Une mère en colère. Ils ne se parlent plus depuis six mois. Je transmets les messages. Une gentille factrice qui ne comprend pas et qui doit supporter leurs réactions à chaque fois.

Aucun droit à la parole. Aucun droit aux émotions. Il faut obéir.
Obéir et se taire. De ces mots délétères qui vous enfoncent sous terre.
Des larmes permanentes si souvent méprisées. Jean qui rit, Jean qui pleure. C'est mon deuxième surnom. Ils savent se moquer.

J'ai neuf ans. Ce sont les vacances de Toussaint et je suis seule à la maison. Les journées sont longues. Mon père ne veut pas que je traîne dehors et ma copine est partie pour plusieurs jours. Elle habite de l'autre côté du chemin de fer, à cinq minutes de chez moi. C'est une des seules escapades qui me soit autorisée.

J'ai choisi de dessiner. J'aime ça. J'entends la porte d'entrée qui s'ouvre.
— Tiens ? Bizarre...
— Ah c'est toi ? Ça va ?
— Oui ça va.
— Tu ne travailles plus ?
— Non j'ai fini plus tôt aujourd'hui.
— Ah bon...

Je continue mon dessin. Il a enlevé sa veste. Je le trouve un peu bizarre, mais bon, il est souvent comme ça. La maison n'est pas grande. Cette pièce principale où nous vivons, une véranda avec son arrière-cuisine et le salon juste à côté avec ses fauteuils, une petite table, la télé et le piano. Il tourne en rond avant de s'y installer. Et il m'appelle :

— Hé, tu viens... J'ai quelque chose à te montrer.
Je m'étonne. D'habitude, il ne fait pas attention à moi...
— Deux secondes, j'arrive.

Je me lève.
— Mets-toi là, par terre, à côté de moi, tu verras mieux.
Je m'installe. Toute confiante parce qu'il y a quelqu'un qui s'occupe de moi. Que va-t-il me montrer ? Des photos ? Quelque chose à m'offrir... Je souris, c'est mon jour de chance aujourd'hui.

Il m'attrape par les cheveux et là, il me l'enfonce jusque dans le fond de la gorge... Cette chose que je n'ai jamais vue et que je ne connais pas... J'ai envie de vomir, mais il me tient la tête. La peur me fait trembler. Je pleure, j'essaye de me débattre, mais il me tient et ne me lâche pas. Je ne peux que fixer le bord de l'accoudoir.
Un tissu brun un peu passé, sale et élimé. Son plaisir assouvi, il me laisse là...

Quelques menaces...
— Tu te tais ou gare à toi...
Je reste assise, abasourdie... Il s'est levé, un regard menaçant, il prend sa veste et puis s'en va.

Le soir, je ne dis rien. Dire quoi ? On ne parle pas à la maison. On ne raconte pas. Personne pour comprendre. Alors je me tais et la vie continue. Triste, terne, sans intérêt. Et puis la peur que l'on ne m'écoute pas. Cette peur d'entendre mes parents me dire que j'invente, que c'est honteux. Comment peut-on inventer quelque chose que l'on ne connaît pas. À l'époque, on ne parle pas de ces choses-là. Les premières semaines, la peur me poursuit. Peur qu'il recommence. Je sens une certaine honte, enfin plutôt une sensation désagréable. Sans le savoir. La salissure qui me collera à la peau.

Je n'y comprends rien. Il me faudra du temps. Je grandis. Ce subconscient qui fait si bien les choses quand le conscient est incapable de supporter : j'oublie les disputes, j'oublie le viol, j'oublie cette pièce, je me ferme.
Un autre foyer presque à l'identique. Sans âme et sans amour.
Reste une impression désagréable. Elle ne me quittera pas. Pendant longtemps je tenterai virtuellement de retourner dans cette pièce. La porte reste fermée.

Les images vont revenir, bien plus tard... Ce sera d'abord un mauvais rêve. Un cauchemar. Des visions, presque toutes les nuits. Je ne peux y croire. Ce sont des couleurs qui apparaissent, des flashs, jusqu'à l'accoudoir, brun, sale, élimé. Je reste là, prostrée. Je voulais tant me souvenir.

J'étais jeune et si désarmée. Tu m'as brisée. Tu avais l'âge des rencontres et moi, petite, j'étais juste une ombre, un objet sans intérêt.

Tu m'as salie, je n'ai rien dit. Ce court instant devenu enfer. Dans mon cœur souvent je pleure, et je me tue, rien qu'à me taire... Parce que le dire, à quoi ça sert ?

Il était noir, il était grand
Il tournoyait au gré du vent
Il a foncé et déchiqueté
D'un coup de bec, ma pureté.

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