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Sous le vol du grand aigle

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Petit soleil

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LAURÉAT
Sélection Public

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Avez-vous observé l’aigle ? Il tourne, se laissant aller au gré du vent et tout à coup...

Sa proie n’a aucune chance...

Nous habitons une petite maison ouvrière. Nous sommes cinq. Une dizaine d’années me séparent de ma sœur et de mon frère.
Je suis la petite dernière. Des parents morts. Enfin vivants, mais tellement absents pour mon cœur d’enfant. Froideur et indifférence. Un père autoritaire resté pour moi, à cause de moi. Une mère en colère. Ils ne se parlent plus depuis six mois. Je transmets les messages. Une gentille factrice qui ne comprend pas et qui doit supporter leurs réactions à chaque fois.

Aucun droit à la parole. Aucun droit aux émotions. Il faut obéir.
Obéir et se taire. De ces mots délétères qui vous enfoncent sous terre.
Des larmes permanentes si souvent méprisées. Jean qui rit, Jean qui pleure. C’est mon deuxième surnom. Ils savent se moquer.

J’ai neuf ans. Ce sont les vacances de Toussaint et je suis seule à la maison. Les journées sont longues. Mon père ne veut pas que je traîne dehors et ma copine est partie pour plusieurs jours. Elle habite de l’autre côté du chemin de fer, à cinq minutes de chez moi. C’est une des seules escapades qui me soit autorisée.

J’ai choisi de dessiner. J’aime ça. J’entends la porte d’entrée qui s’ouvre.
— Tiens ? Bizarre...
— Ah c’est toi ? Ça va ?
— Oui ça va.
— Tu ne travailles plus ?
— Non j’ai fini plus tôt aujourd’hui.
— Ah bon...

Je continue mon dessin. Il a enlevé sa veste. Je le trouve un peu bizarre, mais bon, il est souvent comme ça. La maison n’est pas grande. Cette pièce principale où nous vivons, une véranda avec son arrière-cuisine et le salon juste à côté avec ses fauteuils, une petite table, la télé et le piano. Il tourne en rond avant de s’y installer. Et il m’appelle :

— Hé, tu viens... J’ai quelque chose à te montrer.
Je m’étonne. D’habitude, il ne fait pas attention à moi...
— Deux secondes, j’arrive.

Je me lève.
— Mets-toi là, par terre, à côté de moi, tu verras mieux.
Je m’installe. Toute confiante parce qu’il y a quelqu’un qui s’occupe de moi. Que va-t-il me montrer ? Des photos ? Quelque chose à m’offrir... Je souris, c’est mon jour de chance aujourd’hui.

Il m’attrape par les cheveux et là, il me l’enfonce jusque dans le fond de la gorge... Cette chose que je n’ai jamais vue et que je ne connais pas... J’ai envie de vomir, mais il me tient la tête. La peur me fait trembler. Je pleure, j’essaye de me débattre, mais il me tient et ne me lâche pas. Je ne peux que fixer le bord de l’accoudoir.
Un tissu brun un peu passé, sale et élimé. Son plaisir assouvi, il me laisse là...

Quelques menaces...
— Tu te tais ou gare à toi...
Je reste assise, abasourdie... Il s’est levé, un regard menaçant, il prend sa veste et puis s’en va.

Le soir, je ne dis rien. Dire quoi ? On ne parle pas à la maison. On ne raconte pas. Personne pour comprendre. Alors je me tais et la vie continue. Triste, terne, sans intérêt. Et puis la peur que l’on ne m’écoute pas. Cette peur d’entendre mes parents me dire que j’invente, que c’est honteux. Comment peut-on inventer quelque chose que l’on ne connaît pas. À l’époque, on ne parle pas de ces choses-là. Les premières semaines, la peur me poursuit. Peur qu’il recommence. Je sens une certaine honte, enfin plutôt une sensation désagréable. Sans le savoir. La salissure qui me collera à la peau.

Je n’y comprends rien. Il me faudra du temps. Je grandis. Ce subconscient qui fait si bien les choses quand le conscient est incapable de supporter : j’oublie les disputes, j’oublie le viol, j’oublie cette pièce, je me ferme.
Un autre foyer presque à l’identique. Sans âme et sans amour.
Reste une impression désagréable. Elle ne me quittera pas. Pendant longtemps je tenterai virtuellement de retourner dans cette pièce. La porte reste fermée.

Les images vont revenir, bien plus tard... Ce sera d’abord un mauvais rêve. Un cauchemar. Des visions, presque toutes les nuits. Je ne peux y croire. Ce sont des couleurs qui apparaissent, des flashs, jusqu’à l’accoudoir, brun, sale, élimé. Je reste là, prostrée. Je voulais tant me souvenir.

J’étais jeune et si désarmée. Tu m’as brisée. Tu avais l’âge des rencontres et moi, petite, j’étais juste une ombre, un objet sans intérêt.

Tu m’as salie, je n’ai rien dit. Ce court instant devenu enfer. Dans mon cœur souvent je pleure, et je me tue, rien qu’à me taire... Parce que le dire, à quoi ça sert ?

Il était noir, il était grand
Il tournoyait au gré du vent
Il a foncé et déchiqueté
D’un coup de bec, ma pureté.

PRIX

Image de Eté 2017
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Laurent Martin · il y a
c'est terrible ... :(
depuis que je navigue sur ShortStory, je découvre des histoires d'une puissance émotionnelle terrifiante ... témoin insoupçonné de la crasse que certains être humains distillent à tout va ...
comment se reconstruire après ça dans un univers obtu ...
c'est terrible...

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Petit soleil · il y a
c'est cette publication qui m'a permis d'enfin parler et de me libérer. Après 55 ans de silence, je me suis enfin confrontée à celui qui m'a détruit. Et je me reconstruis, totalement. Une véritable libération qui m'a même permis de lui pardonner malgré ses réfutations parce qu'il est incapable de le reconnaître. Tant pis. C'est sa conscience et pas la mienne. Merci pour votre commentaire qui me touche beaucoup....
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Granydu57 · il y a
Une grande force d'écriture, un texte émouvant, fratrie brisée par un acte honteux.
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Anonymous71 · il y a
Histoire émouvante, il faut avoir la force et le courage de poser des mots face à un tel Drame. On ne peut que comprendre le choix du comité!
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Utilisateur désactivé · il y a
Ah bon ? Ce n'était pas le " prix du public"? Ôtez moi d'un doute, svp.
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Petit soleil · il y a
Et bien. Avoir loupé ce premier prix vous est resté en travers de la gorge. Je n'en doute pas. Venir ici mettre ce genre de commentaire 8 mois après la fin de la finale....j'en ris ouvertement.... bonne continuation euh...citron, Attilio, j'ai oublié les autres pseudo......
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Utilisateur désactivé · il y a
???? Merci pour votre accueil ! Dans votre présentation, vous dites " aimer les visiteurs" ? Et que l'on ressort "bouleversé des echanges avec vous" ?
C'est mon cas mais pas dans le bon sens du terme " bouleversé " !

Ces mots dans votre accueil ne sont donc destinés qu'à attirer le lecteur ?

Quelle mouche vous a piquée ?
Seriez-vous a la fois Anonymous71 et Petit Soleil ? Je ne comprends rien à votre réponse.
Je demandais simplement à Anonymous dont j'ai lu le commentaire après avoir lu votre texte, si le prix du public avait un lien avec le choix du comité car il me semble avoir vu que vous aviez remporté le prix du public. Je viens de vérifier à nouveau par acquis de conscience : vous avez bien remporté le prix du public. Quel est le problème? C'était une simple confirmation demandée en passant à l'un de vos lecteurs ... Ni plus, ni moins. Une simple question écrite en passant.
Je n'ai pas à me justifier auprès de vous mais je suis Attilio, sur Short comme dans la vie. Je ne pense pas, quant à vous, que " Petit Soleil" soit votre veritable nom et que vous puissiez pretendre etre plus transparente que Je ne le suis sur le site. Vous n'avez donc aucune leçon à me donner dans ce domaine.
Je n'écris pas sur Short. Je lis. Je n'ai jamais écrit et je n'écrirai probablement jamais. Je ne vois donc pas ce que vous pouvez me reprocher dans ce domaine également.
Je lis. J'ai le droit de lire. Ce n'est pas vous qui fixez les règles du site que je sache.
C'est la première fois que je reçois une réponse aussi abracadabrante. Je peux au contraire me vanter d'entretenir de bonnes relations avec un grand nombre d'auteurs avec lesquels je corresponds en privé, y compris par mails.
Enfin, votre réaction me peine car en tant que lecteur , j'ai pris le temps, comme pour d'autres auteurs, de lire ou relire quasiment toutes vos oeuvres, avec grand plaisir.
Vous êtes la seule personne à prendre aussi mal une simple question posée. Parenthèse que, je le redis : j'adressais a Anonymous et non à vous.
Je quitte votre page et n'y reviendrai pas.
Encore merci pour cette accueil des plus sympathiques.

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Esdras Edou-Eyene · il y a
Un texte si grave et si bien écrit. Tant d'émotion en quelques paragraphes. Magnifique.
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Chantal Le Grand · il y a
Tristesse infinie m'envahit à le lire , souffrance de l'enfance non désirée et supportée avec courage et tangage certainement!
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Princesse irina · il y a
Je n'ai pas compris qu'il s'agissait du père, me serais-je trompée ? Reste un texte fort qui remue le tripes
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Petit soleil · il y a
Si vous relisez bien le texte vous comprendrez, ce n'est pas le père....
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Mirgar Garrigos · il y a
Une récompense qui fait chaud au coeur pour toi, Petit Soleil
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Marie-Hélène Boisseau · il y a
Texte dur oui mais nécessaire pour libérer les maux...
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Daniele Labranche · il y a
Ce très bel écrit bien que bouleversant m'a ramenée quelques années en arrière... ce n'était pas mon père ! Je n'ai pu m'empêcher de le conter dans un livre écrit il y a trois ans. Mon vote et mon amitié ici et sur FB.
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