Sous le globe

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Avec un mot, on dit beaucoup. Avec dix mots, on peut tout dire. Avec cent mots, on crée une histoire. J'aime les formats courts, très très courts. Installer une ambiance, décrire une situation  [+]

Mon palais est fait de bois, de verre et, je dois bien l'avouer, un peu de bric et de broc. Il n'est pas bien grand et semble flotter dans les airs, mais il est mon royaume. Quelques palmettes et rosettes ornent les rares boiseries murales de la petite galerie dans laquelle je trône : et bien que la patine des ans a depuis longtemps jauni ces ornements, ils forment un bouquet pétrifié qui ne flétrira jamais. La glace de la galerie s'est, elle aussi, ternie sous l'effet du temps, mais elle reflète encore assez de mon image quand je lui fais face. Je m'en contente. Les grandes taches brunes qui la constellent masquent ici un œil, là une main, ailleurs une hanche, un genou, un pied : on me dirait tantôt borgne, tantôt unijambiste, un peu pirate de la lointaine Jamaïque, un peu bandit des grands chemins et des sombres forêts. Parfois, elles dessinent un cœur sur ma poitrine : « On n'en a jamais assez de deux ! », me disait ma nourrice. À quoi bon ? Pour qui battent-ils ces deux-là, moi qui vis reclus et solitaire ? Il n'y a que quand elles dessinent des étoiles que je me sens moins triste. Alors je rêve que les astres éclairent ma nuit, protègent mon sommeil, exaucent mes souhaits. Ô comme je voudrais qu'ils jettent des éclats de diamants, de saphirs et de rubis. Brillez grenats, topazes, citrines, émeraudes et améthystes ! Éclairez la galerie de mille feux ! Dessinez sur les murs un chien, un chat, un oiseau, une souris. J'accepte même les fourmis comme amies. Mais les étoiles demeurent sourdes à mes prières : m'entendent-elles seulement ? Lassé de ce jeu, je détourne le regard et songe aux trésors qui garnissent les deux malles en bois de pin placées à l'entrée de la salle. Chaque jour, j'essaye d'en faire l'inventaire pour tromper mon ennui : dans la première, la plus petite, un éléphant rose en pierre de savon, un lutin monté sur ressort, un Pinocchio désarticulé, un cierge grec, une branche d'olivier, une d'argousier, une autre d'asphodèle, et deux chardons aussi, un bracelet de cuir, un carillon à vent, un bouddha doré, une tête de Mercure et un portait de Ganesh, deux amulettes napolitaines, un bossu et un polichinelle cornus, et une toupie indienne ; dans l'autre, la plus grande, Nessie sortant des flots et le roi Kong prêt à bondir, une statuette de saint Expédit, un escargot à roulettes, des dents de vampire, une boîte à musique, non... deux boîtes à musique et quatre coquillages, un mati grec, un omamori, des cymbales et un miroir tibétains, des poupées d'inquiétude, une bouteille mexicaine et une autre guatémaltèque, un scarabée égyptien, un lézard de Barcelone, des médailles pieuses, et... allons, bon, toujours cet oubli, au même endroit... un... une... j'enrage ! Je ne parviens jamais à la fin de cette maudite liste ! J'en connaissais pourtant le contenu par cœur, je le jure ! Mais le jour viendra où mon père me libérera de ce globe sous lequel il m'a naguère placé : alors, je pourrai de nouveau contempler tous ces trésors, tous ces joujoux, tous ces souvenirs ! En attendant, recroquevillé contre la paroi de verre, je compte les flocons argentés qui tombent de la voûte : un, deux, trois... (ad nauseam).
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Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
une variante fantastique de la boule qu'on retourne pour faire floconner la neige.
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Très jolie image de la prison dorée. Je me demande quand vous serez libéré et quelle sera la suite ou si le mythe de Sisyphe se perpétuera... A bientôt...