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Des barbares, bannis de la Grèce, formèrent un groupe de rebelles et devinrent des architectes aguerris. Ils s'organisèrent de sorte que leur langue perdurât. Leur quotidien étant matérialiste et leurs forces entravées dans le réel, ils décidèrent de préciser les récits que recelaient leurs mémoires et enfermèrent dans un coffre en fer et à double serrure toutes leurs histoires.
La raréfaction de la nourriture dans leur nouvelle cité interdite leur fit, dans un premier temps, oublier toute forme de culture écrite. Dès l'aurore, les maraîchers arrosaient plants de carottes, de fraises, rhubarbes, haricots et pommes de terre. Les fermières nourrissaient, trayaient, engrangeaient. Leur travail était remarquable et ragaillardissait leurs choix d'apatrides, aussi ardus et hardis qu'ils fussent.
Une fois les rizières installées, les plantations arboricoles prévues, les barbares trouvèrent nécessaire d'avoir un peu d'irréel pour aérer leurs esprits par trop rationnels. Un de leurs récents dirigeants proposa, à l'heure où rougeoyait l'astre du jour, d'ouvrir le coffre à histoires. Ses congénères hésitèrent : certes ils en seraient rassérénés mais ils craignirent une mésaventure à l'instar de la boîte de Pandore. Ils voulaient briser l'ordinaire et donner une autre tournure à leurs soirées sans conduire le groupe à des loisirs qui les rendraient paresseux.
Après des réunions aux conversations inénarrables, les responsables se retranchèrent puis décidèrent de déterrer le précieux trésor et de rompre la double serrure. Leurs efforts furent rapidement remerciés : le coffre s'ouvrit mais les récits n'étaient plus que rares parcelles d'écriture. Les experts du groupe constatèrent qu'un peu d'air s'était glissé sous la terre et avait rouillé les ferrures. Des vers de terre voraces s'y étaient infiltrés et avaient dévoré les feuilles fraîches et doucereuses.
La colère irradia tous les Barbares. On ne tarda pas à traiter d'irresponsables les décideurs pourtant démocrates. Parmi eux, personne ne présentait un visage plus rembruni que Barbara. La jeune femme était la sourcière de la tribu. Aucun filet d'eau ne restait inconnu à son bâton de coudrier. Elle réprima ses pleurs, se détourna de ses camarades et partit avec sa panière à la recherche d'herbes aromatiques afin de revenir plus tard rompre la dysharmonie causée par l'horrible découverte. Sa chevelure couleur renard virevoltait vers l'orée de la forêt. Elle n'avait rien voulu promettre mais avait ressenti fortement le poids des regards alarmés. Elle savait combien pourraient être savourés les récits, qui seraient de véritables récréations offertes à chaque Barbare éreinté par sa vie de labeur.
Barbara gardait en mémoire les morceaux d'histoires trouvés au fond du coffre ; ils étaient gangrénés par la pourriture et ne présentaient que des bribes. Des cerveaux pourvus de créativité avaient germé des romans, des tragédies, de la prose et des vers dont il ne restait alors que des strophes et des paragraphes épars. La sourcière réfléchissait à leur sort tout en errant à la recherche de renoncules et de radis sauvages pour parvenir à l'état de transe qui la conduirait à établir les liens manquants aux récits démembrés. Son esprit pourrait alors réécrire, à rebours, la geste romanesque du peuple barbare.
Les anciens rebelles se calfeutrèrent dans leurs abris et attendirent que la foudre de la sourcière horrifiât le ciel. Ils savaient qu'elle tenait des sources des pouvoirs enterrés qui atteindraient d'abord les astres qui s'irriteraient d'un bouleversement non désiré. Derrière leurs portes fermées, ils préférèrent dormir et rejoindre les contrées oniriques. Barbara ingéra la mixture qu'elle avait préparée et sombra dans un sommeil sans trêve. A son réveil, les yeux exorbités, elle revint au village dans une course effrénée. Elle s'accroupit devant le jeune arbre planté au centre de la cour et promena son regard sur les Barbares attroupés. De sa voix grave et mystérieuse, elle débuta sa narration, née des fibres végétales transformées en fils de récits.
Les Barbares ne voulaient pas de radoteurs mais de vrais raconteurs. En cela Barbara savait rebondir d'une phrase à l'autre, d'une tournure à la suivante avec dextérité. On aurait cru qu'elle laissait libre cours au roulement de vies puisées dans son imagination et dans les souvenirs de son peuple. Les regards se tournaient vers ses paroles mystérieuses et enchanteresses. L'obscurité recouvrit les Barbares sans qu'aucun s'en préoccupât. Au coeur de la pénombre, le mot "fin" apparut et chacun poursuivit dans sa nuit la trame du récit recueilli.
Barbara sut qu'elle rapporterait des histoires tant que les forces telluriques de leur regroupement lui donneraient accès aux frontières de l'irréel. Le jeune arbre était resté seul au départ des Barbares, fier au centre de l'arène. La sourcière l'encercla de ses bras couverts des ratures que les ronces avaient tracées. L'oracle qu'elle avait rencontré en rêve lui avait dit qu'il deviendrait grand, ombrageux et fort : un arbre à palabres. Nombreux seraient les sourires qui fleuriraient sous sa ramure.
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Ozias Eleke · il y a
Joli texte Valérie. J'ai adoré.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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DEBA WANDJI · il y a
Quelle style, Valérie!
C'est époustouflant et j'aime beaucoup.
Je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Eric diokel Ngom · il y a
J'ai bcp aimé. Un texte original et bien structuré .. un style fluide .. merci de consulter le mien avis et voté pour m'aider à progresser . cordialement cher ami
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Valérie, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Utilisateur désactivé · il y a
toutes mes voies
svp votes pour moi !

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Cyrille Conte · il y a
Votre arbre à palabres a été fertile, c'est un très beau conte qui démontre avec une belle écriture l'importance de l'imaginaire et d'avoir de bon(-ne)s raconteur(-euse)s dans son groupe.
Si vous souhaitez me lire : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-sale-petit-bruit-de-mort-1
Encore bravo Valérie.

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Yanis Auteur · il y a
Mes 5 voix bravo
Je vous conseille aussi mon histoire pour le concour adolescent

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Aicha Mahieddine · il y a
Quel texte magnifique !!! Je me suis évadé, je m'abonne et mes 5 voix ! Belle soirée.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte qui nous transporte au loin sur les terres africaines bruissantes de contes et de palabres ! Bravo, Valérie ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon poème : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-rose-la-bouteille-et-le-baiser Bonne journée à vous.