Soucougnan

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En compétition
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À mon tour, je pose un pied puis l’autre, j’entre subrepticement dans le cercle du conte et m’empare du bâton de parole pour improviser, tisser, révéler l’essentialité dudit Soucougnan.
Nombre de ceux qui évoquent le Soucougnan s’égarent, ce n’est pas rare, car qui croise sa route part en déroute. Voilà probablement pourquoi tant de billevesées circulent sur le sujet.
Mais tout d’abord tu vas ouïr, mais tout d’abord laisse-moi te dire quelle forme mobile cet être instable, intangible et sage, revêt. Si le Soucougnan peut être femme, il est en fait bien davantage encore, il est homme et animal, il est ciel et terre, il est eau et feu, il est courant d’air, circulant de tempête ; oui, il est tout cela à la fois. Cet être multiple, caméléon aux mille variations se fond sans se morfondre en cent façons sans façon dans la ronde du monde. Et c’est bien cette propension au grand art de la disparition, ou devrais-je dire de la dissipation, qui n’est ni dissimulation, ni mystification qui le caractérise et l’autorise. Ainsi l’ami, si tu n’es pas tellement plus renseigné sur l’être auquel tu crains un jour d’être confronté, au moins te voilà prévenu.
Mais tout d’abord tu vas ouïr, mais tout d’abord laisse moi te dire que le Soucougnan a terrible réputation. On l’accable, on le pourchasse, on le poursuit, on le fuit et surtout on lui accole de bien curieux noms. Tâchant de définir cette étrange hybridation qui va, qui vient, inventant d’innombrables petites variations, on entend dire de lui sans sourire, que c’est un vampire : il serait de la famille de ces voraces oiseaux de nuit qui s’abreuvent, impitoyables, à leurs victimes. Notre monde, si peu prompt à comprendre ce qu’il n’entend pas, pour mieux le circonscrire a tôt fait de réduire toute complexité à une simplicité ; le quidam effaré étiquette, ordonne et classe et quand l’inconcevable ou l’incompréhensible, comprenez l’inquiétant, paraît, il tente alors de le réduire, de l’écraser, de l’enfermer, de le contraindre et tout premièrement en le déconsidérant, en le discréditant, en l’infamant et en le renommant.
C’est ainsi que le Soucougnan s’est très vite vu assimilé à un vampire quand il était en réalité, l’exact contraire ; cependant point de mots pour nommer ce qui est pourvoyeur de sang et partant d’énergie. S’il est vrai qu’avec le sieur vampire il partage le goût noctambule des déambulations sous la lune, et qu’il est pareil à la chauve-souris capable de glisser d’arbres en nuages, il n’est pas vampire. Mais l’homme méfiant, qui pense le monde fait à son image, ne peut envisager que malignité, en proie au doute, d’essence souvent peu généreuse, il préférera faire des raccourcis et chasser cet entortilleur de vibrations.
Mais tout d’abord tu vas ouïr, mais tout d’abord laisse-moi te dire qu’il est vrai que le Soucougnan est sorcellerie, car sans sorcelleries nulle vie, il faut bien quelques onces de poésie, deux pincées de poussières d’étoiles et un souffle d’alizée pour rendre les temps supportables à défaut d’être confortables. Et pour voguer à travers champ, nul besoin pour lui d’ôter sa peau, non, car pour se faire autre, cette peau change à son gré, et le Soucougnan aussi bien à l’aise parmi les oiseaux que parmi les poissons, peut se faire fourmi ou lion, cigale ou papillon ; cela beaucoup l’ignorent car le Soucougnan préfère demeurer discret. Toutefois figure toi que c’est la boule de feu qui demeure sa forme favorite pour visiter, non pas ses victimes, mais bien ses choisis.
Mais tout d’abord tu vas ouïr, mais tout d’abord laisse-moi te dire que le Soucougnan est un sauvage, bien qu’ayant peu de lest pour rester ancré dans le présent, le passé l’habite, mais pas le passé du présent non, un passé bien plus grand celui de tous les temps. « Porteur de temps » pourrait être l’un de ses sobriquets, chacune de ses cellules aux fils de l’antique attachée, le charge de faire résonner ce qui a été. Marié à la pluie et au vent, l’impertinent imprudent suit à la trace la voie qui le conduit vers l’antan, celui des tous premiers temps, et pour retrouver cette mémoire cachée qui fait mine de s’être effacée Soucougnan va quérir des clés, ces clés qui parmi les tiens sont scellées.
Mais tout d’abord tu vas ouïr, mais tout d’abord laisse-moi te dire que les détenteurs secrets des révélations passées ignorent souvent qu’ils recèlent en eux un mystère occulte ; anonyme, chacun d’eux détient une pièce du puzzle de la mémoire que l’on croit abolie et qui n’est qu’éparpillée. Il faut remonter loin, il faut voler haut et parfois plonger bas pour relier tous ces fils dispersés. C’est pourquoi le Soucougnan la nuit quand toutes les âmes sont assombries, quand toutes les consciences sont assoupies quand tous les corps sont endormis, quitte sa forme première se glisse dans les airs pour arriver dans les chaumières et dans ces sombres repères trouver le compère dont extraire un fil oublié qui lui permettra la mémoire de remonter.

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Houda Belabd · il y a
Mon soutien à cette mythologie vivante.
Je vous invite, aussi, à découvrir mon très très court dédié aux sans toits de l'Isère, ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

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Davina Cazalbou · il y a
Texte magnifique ! Difficile à lire en une seule inspiration.
Une croyances du Quimbois ? Ne serait ce pas l'esprit Dorlis ? ...qui, la nuit s'introduit dans les chaumières, pour forniquer avec les occupants.

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Madiana Dethan · il y a
Je pense en effet qu’il s’oralise plus qu’il ne se lit. Et si l’esprit Dorlis s’introduit la nuit pour forniquer avec les habitants, j’ai pour ma part choisi que le Soucougnan recueille des bribes de mémoire cachée. ^^
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Mireille Bosq · il y a
Sans doute un personnage exotique et mythique ?
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Madiana Dethan · il y a
Un personnage appartenant à l’imaginaire créole oui
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Mireille Bosq · il y a
Chaque région ses démons !
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Madiana Dethan · il y a
Et si c’etait juste une question de point de vue, et si ceux qu’on prend pour des démons étaient des anges...
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Caroline Kipik · il y a
Très beau texte, bravo
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Madiana Dethan · il y a
un grand merci à vous.
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Amandine B. · il y a
Ça c'est une voix. Une écriture orale qui attrape, qui nous envoûte même ! Merci pour ce partage! C'est intriguant, et puissant !
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Madiana Dethan · il y a
Merci beaucoup pour vos mots ! Vraiment.
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Anna Mindszenti · il y a
Ravie de découvrir le Soucougnan, un être qui mériterait de rejoindre le panthéon des créatures mythiques. Belle écriture.
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Madiana Dethan · il y a
Merci, il en fait partie, dans l'imaginaire créole :)
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Mathieu Jaegert · il y a
Une atmosphère dense, prenante, une écriture haletante. Je l'imagine lu à la tombée de la nuit autour d'un feu quelque part, loin d'ici...Bravo !
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Madiana Dethan · il y a
Merci beaucoup... En effet la tombée de la nuit serait propice, le conteur créole ne doit pas officier de jour sous peine d’être victime de maléfice... :)
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Marie Juliane DAVID · il y a
Je ne connais pas grandes choses de ces traditions, mais ce texte m'a beaucoup appris.
Merci.
Bravo et bonne continuation.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte "Mésaventures nocturnes" en final pour le Prix des jeunes écritures.

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Madiana Dethan · il y a
Le Soucougnan fait partie de la tradition créole mais j’en livre là une interprétation toute libre et personnelle. :)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les tournures désuètes de l'écriture font penser à un texte parlant des origines .
le portrait de la créature mythique nous renvoie à des temps anciens.
Le tout est si bien évocateur que l'on se surprend à remonter un fil du passé .

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Madiana Dethan · il y a
Oui parfois je rêve de pouvoir renouer les fils mal tissés de mon passé métissé :)
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M. Iraje · il y a
Oui, oui, oui. J'ai bien ouï, bien entendu ... Un conte poétique qui se laisse porter par une écriture ciselée, une écriture où chaque mot devient parole.
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Madiana Dethan · il y a
Merci merci

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