Sombre

il y a
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En compétition
Image de Hiver 2021
Négliger, rectifier, causalité, vacuité, oraison.

Elle s’essaie à écrire de la main gauche, quand elle a du temps à perdre. Elle griffonne sur un morceau de papier jusqu’à le remplir entièrement.

Kilo, salami, cuirassé. Des mots aussi inutiles qu’elle.

Le dernier espace vient d’être comblé ; elle ne peut plus rien écrire de plus et se sent coupable d’avoir gâché du papier pour si peu. La prochaine fois, elle écrira sur un morceau de carton d’emballage. Elle sent qu’une ombre se penche par curiosité au-dessus de son épaule et entame une conversation intérieure avec elle.

Un bruit sec et les tartines s’éjectent du grille-pain. Elle salive déjà. Mais elles ne sont pas pour elle. Elle ignore pour qui elles sont d’ailleurs. L’ombre lui a demandé de les préparer et dit que quelqu’un allait venir les manger. Alors elle sort une petite assiette du placard et dresse la table pour son invité. Il ne faut pas qu’elle l’attende, il viendra après son départ.

Elle continue sa valse matinale ; un coup de brosse, un peu de mascara et de poudre sur les joues. Elle choisit une étole en soie beige qu’elle enroule autour de son cou, puis s’empare de son sac et de ses clefs dans un dernier élan vers la porte d’entrée.

Deux tours de clef plus tard, la voici dans l’ascenseur, en direction du deuxième sous-sol. Elle n’a rien à y faire de précis. Si elle est sortie, c’est pour laisser la place à son invité. Elle n’a pas le choix. Ce que dit l’ombre est sacré. Il ne faut pas lui désobéir. Enfin, tout dépend des jours. Parfois elle se montre autoritaire et menaçante, parfois bienveillante. Ce matin, l’oppression qu’elle a ressentie dans son thorax et le petit pincement au niveau de la nuque lui ont bien fait comprendre qu’il fallait qu’elle s’exécute.

Deuxième sous-sol. L’interrupteur ne s’enclenche pas. Les portes de la cabine se referment, la plongeant dans l’obscurité. Seul le voyant du bouton d’appel clignote, indiquant que l’appareil remonte. Elle ne bouge pas. Elle a ordre de ne pas bouger, malgré sa peur du noir. Alors elle ferme les yeux et essaie de penser à autre chose. Un air de musique lui traverse l’esprit : le deuxième mouvement de la septième symphonie de Beethoven ; l’instant est solennel. Il y a quelque chose de grandiose dans cette absurdité.

Une porte s’ouvre, la lumière s’allume. Mais elle ne bouge pas d’un pouce et garde les yeux fermés. Un homme lui dit bonjour, mais elle ne répond pas. Il appuie sur le bouton d’appel. En attendant, il l’observe d’un air perplexe :

— Vous montez ? demande-t-il poliment.

Elle ne répond pas. Il est interdit de parler à qui que ce soit. Elle hume son parfum envoûtant, il parle d’une voix suave ; c’est tout ce qu’elle sait de lui. Les portes de l’ascenseur se referment.

Maintenant, elle doit sortir de l’immeuble par la porte du garage. Elle n’a pas de voiture, mais elle se dirige machinalement vers la sortie réservée aux véhicules, c’est ainsi.

Dehors le ciel menacerait presque de tomber sur elle. Il y a de l’électricité dans l’air. Elle fait quelques pas vers le jardinet soigneusement entretenu par la concierge. Elle s’assied sur le banc en bois au milieu des rosiers. Une goutte d’eau vient s’écraser sur son front. Elle ne bougera pas, quoi qu’il arrive. L’orage gronde, un éclair déchire le ciel jusqu’à ses entrailles ; le banc vibre et prend feu sous un coup de tonnerre.

Là-haut, il reste quelques miettes dans la petite assiette. Il a étalé de la confiture de cerises sur les tartines encore tièdes. Il essuie sa bouche dans une serviette en tissu puis se lève. Une ombre le suit dans le couloir, jusqu’à la salle de bains. À mesure qu’il avance, la décoration, la couleur des murs changent ; un parfum envoûtant se répand sur son passage. Son nom se dessine sur l’étiquette de la boîte aux lettres. Ses effets personnels remplacent peu à peu ceux de l’ancienne occupante.

Dans le jardinet, les cendres du corps parfaitement calciné ruissellent dans l’eau de pluie jusqu’à la plaque d’égout, tandis qu’une ombre se profile sur le gravier et chemine jusqu’à la porte de l’immeuble. Les portes de l'ascenseur s'ouvrent.
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De margotin · il y a
J'ai beaucoup aimé ma lecture matinale.
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Viktor September · il y a
Il faut tout rembobiner... J'ai bien aimé.
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Ambrose Tathöe · il y a
Pas sûr d'avoir tout bien compris, mais l'ambiance du récit est délicieusement funèbre. J'aime.
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Minuit XV · il y a
Merci!
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Oliary Soa · il y a
Ombre inquiétante, merci et bravo Minuit !
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Minuit XV · il y a
Merci Oliary Soa :-)
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire fantastique bien conçue et bien menée ! Mon soutien !
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Minuit XV · il y a
Merci beaucoup Keith :-)
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Isabelle Lambin · il y a
Une ombre inquiétante qui semble contrôler les humains telles des marionnettes
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Minuit XV · il y a
Bonjour Isabelle, merci pour votre lecture et votre commentaire!
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
? ? ?
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Mickaël Gasnier · il y a
Cela me parait comme un cycle ou l'ombre" d'un doute " ;-) plane ! La Mort ?
Je m'abonne. Aléa jacta est !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Étrange récit où on pourra voir se profiler l'ombre de cette conscience qui gouverne nos actes .
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Kolgard Sino · il y a
Ce texte m'est apparu assez obscur. Je pense avoir cerner qu'il y a quelque chose soit de la démence, soit de la possession, mais ça manque de clarté ! C'est peut-être voulu ainsi
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Minuit XV · il y a
Merci pour votre lecture.

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