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Soleil dans la brume

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Je m’appelle Nassim et j’ai huit ans.
Aujourd’hui, c’est le douzième jour de guerre chez moi. Ici. En Irak. A Al-Hillah.

(30 mars 2003)

Je sors de ma chambre et je vais au salon. J’y aperçois ma mère, les yeux vides, elle écoute les informations du jour à l’aide du poste de radio. J’entends «Forces américaines » ou encore « Saddam Hussein ». En me voyant, ma mère éteint précipitamment la radio avant de m’adresser un sourire en secouant d’un geste ses boucles brunes.
-Maman, je veux retourner à l’école.
- Hors de question. C’est trop dangereux ! s’écria ma mère, prise de panique.
- S’il te plaît. Je veux te rendre fière... Et Papa aussi. »

En entendant mes mots, les yeux de ma mère s’humidifient. Elle touche son bracelet sur lequel est écrit en arabe « Lina et Samir ». Samir, c’est mon père, mort une semaine plus tôt dans une explosion. Maman m’a raconté leur rencontre. Papa était médecin et il avait soigné Maman un jour. Ils s’étaient revus plusieurs fois après ça. Le problème : elle était chiite et il était sunnite. Ils n’avaient pas le droit de se marier mais ils l’avaient fait quand même. Maman et Papa espéraient que ma naissance apporterait la paix dans leurs familles, mais tout le monde les a rejeté.
Voyant ma mère au bord des larmes, je reprends la parole :
- Maintenant que Papa est parti, je veux m’occuper de toi. Je suis le seul homme à la maison.
- Mais tu n’es pas encore un homme, Nassim. Tu es un petit garçon. C’est à moi de prendre soin de toi. A présent, va regarder ton nouveau livre. »

Maman se dirige vers la cuisine pour cacher ses larmes. Elle ne veut pas pleurer devant moi.
De retour dans ma chambre, je prends en main mon nouveau livre. L’histoire de Séraphine. J’entreprends de le lire d’un bout à l’autre car Maman me demandera un résumé détaillé d’ici demain. C’est comme ça depuis que j’ai quitté l’école un mois plus tôt.
Le livre me plaît tellement que je n’entends pas Maman rentrer dans ma chambre et s’asseoir à côté de moi.
- Écoute, commença-t-elle, depuis que ton père n’est plus là, c’est dur pour toi. Pour nous deux. Je le sais et je croise les doigts pour que nous gardions notre foyer.
- J’ai l’impression que je n’ai plus le droit de m’amuser. Je ne sors plus... Mes amis me manquent... Tu penses que la guerre finira vite ?
- Je l’espère, mon chéri. Ma priorité, c’est de te savoir en sécurité. »

Comme chaque nuit, les bombardements recommencent. Je les entends depuis ma chambre, et cela fait trembler les murs de l’appartement. Apeuré, je me faufile d’un pas sourd jusqu’à la chambre de ma mère, et je me blottis contre elle sous les draps.

(31 mars 2003)

Treizième jour de Guerre. Je me sens triste et seul.

En me réveillant, je me rends compte que Maman a entouré ses bras autour de moi. Nous sommes restés au lit un moment pour rire, chanter et se remémorer des souvenirs amusants de Papa. Ça me fait du bien.

Après le petit-déjeuner, Maman m’interroge sur mon livre d’hier.
- Tu sais Maman, j’étais content de lire ce livre. J’aime bien Séraphine. Elle croit que ses rêves se réalisent pendant son sommeil. Même si c’est pas réel. J’aimerais bien que la vie soit comme ça pour nous. Imagine : On dort, et quand on se réveille, Papa est là, la guerre est finie.
-... Et toi, quels sont tes rêves, Nassim ?
- Mon rêve, c’est de retourner à l’école. Et après, je pourrai soigner les gens et les sauver. Comme Papa. Il n’a pas pu terminer sa mission. Je sais qu’il sera fier de moi si je la finis pour lui. »
A ce moment précis, ma mère veut parler mais sa voix se brise sous l’émotion. Je perçois la fierté briller dans ses yeux. Elle me caresse tendrement les cheveux avant de me dire à voix basse :
- Dans ce cas, comprends bien que tu ne peux pas retourner dans ton ancienne école. Son emplacement est trop proche des combats. Nous devrons sûrement déménager d’ici. Je sais que tu es attaché à cet endroit à cause des moments qu’on a vécus avec ton père.
- J’ai compris, Maman. C’est pas grave. On va créer des souvenirs ailleurs.»

Après plusieurs appels agités, ma mère trouve finalement une école qui accepte de me prendre en tant qu’élève dès demain.
Je suis tout excité à l’idée de me faire de nouveaux amis. J’avais à nouveau le droit d’aller à l’école. Pour la première fois depuis longtemps, j’allais sortir.

Nous emballons nos affaires : je trie mes cahiers, mes jouets et mes vêtements. Notre vie d’avant tient dans trois valises et deux sacs à dos. Nous informons nos voisins que notre appartement est libre et qu’une autre famille peut s’y installer.
Quant à Maman et moi, nous allons habiter à l’autre bout de Al-Hillah, dans une zone assez loin des conflits. Une amie de Maman nous a invités chez elle. Elle a une fille d’à peu près mon âge, que je connais bien. Ça ira.

Plusieurs heures à pied sont nécessaires pour traverser le district. La guerre a rendu les routes d’Al-Hillah difficiles d’accès et surtout, les voitures ne circulent presque plus à cause des vadrouilles militaires.
Nous sommes arrivés à destination à la tombée de la nuit.

Dans ma nouvelle maison, j’ai une chambre pour moi tout seul. Je vis avec trois filles maintenant. Je dois être grand.
Pour la première fois depuis le début des conflits, j’ai pu m’endormir sans le bruit des bombes. Sans l’odeur de la fumée. Sans les cris des irakiens.

Dorénavant, je n’aurai plus peur.


(1er avril 2003)

Lorsque je me réveille de cette nuit paisible, je me sens bien. Les rayons du soleil m’illuminent le visage. Je me lave rapidement et j’enfile mes vêtements. Dans la cuisine, Samya, l’amie de Maman, me salue chaleureusement, ainsi que sa fille Maïssa. Je ne les ai pas vues hier soir car je me suis couché tout de suite, bien trop fatigué par le voyage.
- Tu as bien dormi, Nassim? me demande ma mère en s’installant à table.
- Oui Maman, je suis prêt pour l’école ! m’exclamai-je en mangeant ma tartine.
- Je vois ça, constate ma mère avec satisfaction. Mets tes chaussures, ensuite tu partiras avec Maïssa. Il vous faudra dix minutes pour rejoindre l’école.
- Tu ne m’accompagnes pas ? répliquai-je, déçu.
- Pas cette fois, chéri. Je prépare ton plat préféré pour ce midi. Quand tu rentreras manger, tu peux inviter des amis si tu as le temps de t’en faire d’ici là. Je serai contente de les rencontrer.
- D’accord, maman. »

Alors que je franchis la porte, ma mère m’enlace en me chuchotant à l’oreille :
- Ne t’inquiète plus. On peut recommencer à exister. Le brouillard sera toujours là mais nous sommes de nouveau dans la lumière. Grâce à toi, mon petit soleil. Mon soleil dans la brume.
- Je promets de te rendre fière, Maman.
- Je le suis déjà, mon chéri. »

Je prends Maïssa par la main et nous partons pour l’école. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens vivant. A présent, je connais ma mission et je sais qu’un jour je serai Docteur Nassim.
En voyant l’établissement scolaire et l’agitation joyeuse des autres enfants, mes derniers doutes s’évaporent. Je sais que je suis de nouveau à ma place.
Je lève les yeux pour contempler le ciel d’un bleu paisible, sans nuage ni brume. Je souris en voyant l’éclatant soleil.

Je tourne la tête, et il y a un avion. C’est ce que je vois pour la dernière fois.
Un sifflement me perce les tympans. C’est ce que j’entends pour la dernière fois.

Il y a cet obus.
Et je n’existe plus.

Je m’appelais Nassim et j’avais huit ans.


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Article 3 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. ________________________________________________________________________________
1er avril 2003 : un raid américain sur la ville d'Al-Hillah coûte la vie à 33 civils dont des femmes et des enfants.

PRIX

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Tubal Amiot · il y a
Terrible
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Firmin Kouadio · il y a
Merci pour le partage!
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Alexienne Duplessis · il y a
Très bon texte;) Mon soutien ;)*****
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Anne Marie Menras · il y a
Votre récit très bien construit m'a émue au plus haut point. Vous avez choisi de raconter dans un style très fluide le destin d'un enfant de huit ans, plein de projets, fauché par un obus, pour illustrer l'article 3 de la DUDH, je vous donne de grand cœur mes ***** voix bien méritées.
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Coraline Parmentier · il y a
Merci Anne-Marie pour votre commentaire éclairé et éclairant...
Votre soutien me touche beaucoup. Au plaisir des mots !

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jusyfa *** · il y a
Bonsoir Coraline, votre récit ne peux pas laisser indifférent, les horreurs de la guerre rapportées par votre plume marquent le lecteur. +5***** pour ce très bon texte qui répond parfaitement au thème imposé.
Julien.
Sans vous obliger, dans la même compétition :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Merci.

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RAC · il y a
J'adore votre formule "allons créer des souvenirs ailleurs" ! c'est très beau ! merci pour cette découverte !
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Coraline Parmentier · il y a
Merci à vous d'avoir pris le temps de lire mon texte ! Au plaisir des mots !
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RAC · il y a
Alors rendez-vous sur ma page, j'attends vos remarques ! A bientôt !
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shehrazade · il y a
bonjour, j'ai beaucoup aimé votre histoire... en lisant la mienne, vous comprendrez! bien cordialement Shehrazade
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Coraline Parmentier · il y a
Encore merci pour votre texte. je vous ai laissé un commentaire ! Au plaisir des mots !
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Coraline Parmentier · il y a
Merci Shehrazade !
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Votre texte fait référence pour moi à de jeunes enfants libanais venus en France pour " souffler un peu" et qui ne voulait aller se coucher qu'une fois les bombes tombées. Beau texte terriblement triste.
si vous avez un petit moment, je vous propose une nouvelle très courte dans le cadre de l'anniversaire la déclaration universelle des droits de l'Homme : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-tournee-des-grands-slaves
je vous souhaite de belles fêtes de fin d'année!

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Coraline Parmentier · il y a
Merci je vais lire votre récit ! Et merci pour votre gentil commentaire...
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Thara · il y a
Un texte fort qui interpelle et en même nous décrit l'horreur d'une guerre qui ne fait pas de quartier...
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Coraline Parmentier · il y a
Tout à fait...
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Philippe Clavel · il y a
Le propre de la guerre (oxymore) est de détruire l'avenir
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Coraline Parmentier · il y a
Malheureusement...
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