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Soixante nuances plus pâles

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Jeanne

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FINALISTE
Sélection Public

L’heure bleue s’était enfuie, la nuit était venue à pas de loup. La pièce baignait dans une ambiance tamisée. Posées sur le piano, des bougies aux senteurs ambrées vacillaient, dessinaient des ombres, une cigarette fumait dans le cendrier et les volutes bleues se mélangeant, formaient des dessins flous et bleutés.
Dans un angle de la chambre, une silhouette était penchée sur son écritoire, au bruit de la pointe qui crissait, la plume courait vivement sur le grain de papier. Elle regarda par la grande baie vitrée qui s’ouvrait sur la mer et reflétait les lumières de la Baie des Anges, au décor carnavalier.

La pluie tombait doucement, en ricochant venait mouiller les grandes glaces. Elle aimait ces instants d’intimité quand sa pensée divaguait, vagabondait, prenait la clé des champs, elle appréciait tant ces instants suspendus hors du temps où, aux bruits de la pluie, aux échos de la nuit, tout prend une autre dimension.
Elle écoutait cette mélodie des gouttes d’eau qui lui faisait un effet fou, la renvoyait à sa bulle d’eau originelle où à travers la paroi maternelle les chocs étaient amortis, tous les sons lui parvenaient assourdis, les échos des voix, les éclats de rire étaient filtrés, adoucis, formaient comme une petite musique de nuit.

Elle était jolie dans son déshabillé de satin bleu, parfumée d’un voile d’ambre et ses boucles blond vénitien qui encadraient son visage et retombaient en cascade sur ses épaules étaient du plus bel effet. Les années avaient passé, à l’aube de son automne, le temps avait glissé sur elle sans ternir son grain de beauté, sans laisser son empreinte aux microsillons de sa peau.

Elle avait du caractère, de la suite dans les idées mais parfois aucune idée de la suite des événements, ou très vaguement. Elle n’avait pas oublié ce rendez-vous qui avait tout changé, ce jour où ils s’étaient aimés face à la mer et leurs baisers avaient alors un goût de sel.

Aimants, amoureux fous, amants liés sous le sceau du serment, du secret.
Elle repensait à cette nuit où ils avaient tutoyé les étoiles, tous deux émus par tant d’émotions, d’intimité ou quand le tu tue le vous, la nuit abat le jour, quand le jour s’incline devant la nuit.
Elle repensait à cet enfant mort-né, aux heures sombres de son passé antérieur, il n’en avait jamais rien su.

Elle se souvint d’une chanson qui égrenait ses notes mélancoliques, distillait son refrain lancinant : Un jour Lara quand le vent a tourné, un jour Lara ton amour t'a quitté, tes yeux Lara revoient toujours ce train, ce dernier train partant vers le chagrin... 

Il était parti lui aussi aux premières lueurs de l’aube, au tout premier chant du coq, la laissant seule au fond de son lit et sans nouvelles depuis fort longtemps. Que devenait-il, était-il toujours vivant, pensait-il à elle, l’aimait-il encore, un flot de questions l’assaillit.
Elle s’empressa d’achever sa correspondance, poudra l’encre bleue, souffla le trop plein de nuage blanc, puis se relut :

« Domaine des fleurs, ce 28 janvier.

Monsieur,

Vous souvenez-vous notre rendez-vous ?
Cette nuit où nous nous sommes tant aimés
C’était au mois de mai, au si joli mois d’aimer
Qui épanouit les fleurs que ses rives hébergent.
Si le désir vous étreint, si l’envie vous submerge
Monsieur retrouvons-nous au rendez-vous de nous
Je serai présente en février, monsieur n’hésitez pas
La clé est sous la même pierre, au creux de la cavité
Monsieur rejoignez-moi : l’aube nous appartient déjà !

Recevez mes plus jolies pensées avec tout mon cœur vibrant à l’intérieur.
Je vous souhaite le meilleur en ce mois de janvier qui vit ses dernières heures.

Amoureusement vôtre,
Lara »

Elle y inséra un mouchoir aux initiales entreliées, y posa un baiser, l’imprégna de son parfum, cacheta de cire le billet, le roula délicatement, y noua au milieu l’un des rubans bleus de ses cheveux.

Elle sortit s’accouder au rebord de son observatoire à ciel ouvert qui dominait toute la Baie. La pluie avait cessé, le plafond était redevenu lumineux, parsemé d’étoiles scintillant à la lueur argentée de la dame de nuit, flanquée de Vénus, sa dame de compagnie. Son regard embrassa l’horizon, fixa un point précis en direction de l’Ouest, au même instant une filante griffa le ciel. Elle forma un vœu, formula tout bas un souhait, tous ceux ou presque émis par le passé s’étaient réalisés, elle savait la force et la puissance de la pensée. Elle rentra, tira les rideaux, souffla la bougie à demi-consumée et se laissa glisser dans les bras de Morphée.

Tôt le lendemain, à l’heure où l’aube pointe, Lara se dirigea vers la tour des messagers. De doux roucoulements s’échappaient de derrière les hauts murs de pierre. Elle entra, saisit délicatement son volatile préféré, son long courrier du cœur comme elle aimait à le nommer, un pigeon voyageur habitué aux lointaines distances, inséra le rouleau dans l’étui prévu à cet effet, l’oiseau s’envola à tire d’aile porter sa précieuse missive vers le bonheur encore endormi.

Les jours et les nuits s’enchaînaient. Elle guettait le ciel qui restait désespérément vide, chaque jour qui passait la voyait un peu plus triste et déçue de ne pas avoir de réponse en retour.
Dans la nuit du 13 au 14 février, alors qu’elle s’était résignée, le messager revint se percher sur la tour, son amant se glissa dans ses draps, elle se lova dans ses bras, tout près résonnaient les hululements de sa chouette blanche, qui chantait dans la nuit.

Il repartit à l’aube qui déclinait ses soixante nuances plus pâles ou quand le vous tue le tu, le jour abat la nuit, quand la nuit s’incline devant le jour.
Il avait laissé une enveloppe sur le secrétaire, le fait qu’il eut utilisé sa plume, son encre, son papier personnel l’émut aux larmes. Elle lut ces quelques mots : « À bientôt Lara, l’aube nous appartient déjà ! »

PRIX

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Jeanne · il y a
Un grand, un immense merci à toutes et tous les auteur(e)s, autrices qui ont soutenu, « apprécié » au propre et au figuré cette composition de texte, troisième place dans votre cœur, ainsi qu’aux lecteurs/lectrices connu(e)s ou inconnu(e)s qui sont passé(e)s furtivement, leur soutien est tout aussi précieux.

Les concours, les compétitions tout comme les jours et les nuits se succèdent, s’enchaînent à un rythme fou, une cadence effrénée, se suivent et ne se ressemblent pas. Si le temps de la St Valentin/tine, câlin/câline est fini, passé, oublié, balayé, tombé dans l’oubli, les oubliettes de SE, pour autant l’aventure continue, se poursuit en vue du Grand Prix du printemps… des poètes.

A cet effet, je vous invite, dès à présent vous donne rendez-vous à L’heure bleue, l’heure des amoureux afin d’y laisser votre empreinte, Empreinte de nuit, ça va de soi(e) et de velours. Deux compositions poétiques auxquelles je tiens comme à la prunelle de mes yeux. Par avance, mille et un mercis.

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B86 · il y a
mes votesbonne chance pour cette belle histoire faites de belles promesses
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Jeanne · il y a
Merci Béa pour cette charmante visite, l’aube n’a pas tenu ses promesses, cependant il n’est jamais trop tard pour découvrir une composition de texte.
Dès à présent, je vous invite sur mes autres compositions en lice pour le Grand Prix du printemps... des poètes.

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Didier Lemoine · il y a
quelques voix de plus ...Bonne chance Jeanne !
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Jeanne · il y a
Merci Didier pour ce passage... à niveau, ce charmant souhait.
Dès à présent, je vous invite sur mes autres compositions en lice pour le Grand Prix du printemps... des poètes.

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Isabelle Lambin · il y a
Une aube pleine de nouvelle promesses. Sûr, il reviendra cette fois.
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Jeanne · il y a
Prémices, promesses de sensuels délices comme écrit sur le poème Au Point du jour.
Sûr et certain il reviendra à la tombée du jour, à L'heure bleue déposer son Empreinte de nuit et s'en allera (comme dirait Renaud) tôt.
Et Jeanne fait sa page de promotion, un peu de publicité ne nuit, selon le dicton : on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même. :-)
Merci Isa d’être passée déposer ce joli commentaire, ravie de vous savoir revenue.

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Zoé.L · il y a
Un plus de 4 votes pour votre finale.
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Jeanne · il y a
Un plus qui me ravit. Merci pour cette charmante visite Zoé que je ne connais pas, au joli prénom et je pense à ce poème primé RATP :
Par l'amour aveuglé Robinson crut Zoé
Mais son cœur fit naufrage quand elle tourna la page
C'était un samedi à cause de Vendredi

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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Belle finale...
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Jeanne · il y a
… Merci Dominique pour cette visite surprise, ce charmant souhait.
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Pierrot · il y a
mon vote!
;-)

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Jeanne · il y a
Bel et bien reçu  ! :-) Merci Pierrot pour ce charmant présent. Quand vous serez " prodigieusement actif ", dixit S.E, vous pourrez venir accompagné de ses frères jumeaux, les quintuplés . :-) Dans la Famille Voix, je demande le père (Jean), la mère, la fille, le fils et le St Esprit. Et Jeanne tente vainement de faire de l'esprit pour l'occasion, l'événement.
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Irvinrtr · il y a
Bonne finale, avec mes voix.
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Jeanne · il y a
C’est mieux avec que sans grains de voix sauf à être aphone. Merci Irvinrtr d’être repassé ici tel le furet du bois joli, déposer ce charmant souhait.
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Fanny Epie · il y a
J'aime beaucoup ce petit bout de phrase"quand le vous tue le tu, le jour abat la nuit, quand la nuit s’incline devant le jour. " Une pluie de sensations, d'émotions, de couleurs, de mots mélodieux...
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Jeanne · il y a
... Vous avez bon goût, une image, une bribe, un petit bout que l’on peut poser en vice versa :
Quand le tu tue le vous, la nuit abat le jour, quand le jour s’incline devant la nuit.
Merci Fafa pour cette visite surprise, cette charmante appréciation et ces trois petits points de suspension.
Belle chance à votre composition Dans les courants de la langue, en lice dans le cadre de la Matinale des lycéens, lycéennes.

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Lammari Hafida · il y a
Bonne chance Jeanne , mes 5 votes !
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Jeanne · il y a
Grand merci Lammari d’être revenue déposer ce charmant souhait .
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