Smart life

il y a
2 min
1 194
lectures
204
Qualifié
Image de Printemps 2018
L’avocat posa sa serviette sur la table exiguë. Il essuya son visage avec un mouchoir avant de s’asseoir.
— Alors, comment en êtes-vous arrivée là ? demanda-t-il à Annie.
— Tout a commencé ce matin, dit-elle. je ne me suis pas réveillée à l’heure. Je me suis habillée rapidement et je suis partie sans déjeuner. Dans la rue, je voyais que les gens me regardaient et je mis un bon moment à comprendre pourquoi. J’avais mis mon manteau à l’envers, on voyait l’étiquette...
— Poursuivez, fit l’avocat.
— Je consultai mon compte Smart Life sur mon iPhone 27 et je vis que j’avais eu plusieurs dislike.
— Combien ?
— Cinq ou six, je crois. Ça me mit de très mauvaise humeur. J’avais passé les six derniers mois à atteindre le niveau Platinium, et là, en quelques minutes, j’étais rétrogradée à Gold.
— C’est arrivé à d’autres.
— Oui, mais je suis descendue dans une station de métro car j’étais très en retard. Je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à mon statut et sur le quai je me heurtai à une vieille femme.
— Vous l’avez blessée ?
— Non, mais elle a lâché son sac à main qui est tombé sur la voie. Elle s’est mise à hurler, si bien que quelqu’un a déclenché l’alarme incident. Un employé a pu récupérer le sac, mais le trafic a été interrompu pendant un quart d’heure. la station était bondée. On expliquait aux nouveaux arrivants ce qui s’était passé. Je sentais les regards braqués sur moi. Une fois dans le métro, je pus enfin consulter mon compte. J’avais eu trente-deux dislike.
— Ça, c’est beaucoup, dit l’avocat. Vous étiez à quel niveau ?
— Standard minus. Évidemment j’ai reçu des tas de propositions de stages de récupération de like.
— Et vous vous êtes inscrite ?
— Je comptais le faire, mais je n’en ai pas eu le temps. J’arrivai enfin au bureau très en retard.
— Combien ?
— Une heure. Mon patron m’accueillit de manière glaciale : Vous avez encore fait parler de vous, on dirait... je ne cherche pas à vous enfoncer, mais le géo localisateur a enregistré votre heure d’arrivée, je ne peux rien y changer ! A vous d’essayer de corriger le tir. Je dis ça dans votre intérêt... Je m’installai donc devant mon ordinateur et je vis sur l’écran que mon changement de statut avait été diffusé aux 250 000 employés du groupe. C’était la honte. Je cherchai à voir quelques collègues sous un prétexte ou un autre, mais surtout dans l’intention de me justifier. Manifestement tout le monde me battait froid. Je passai la journée enfermée dans mon bureau à répondre à des clients ou à faire des propositions commerciales. Je réussis à gagner cinq like mais depuis le début de la journée, j’en avais perdu soixante-et-quatorze. Je vis arriver le soir avec soulagement. Mon boyfriend m’avait invitée à dîner et j’attendais son réconfort avec impatience. J’arrivai avant lui au restaurant et je l’attendais assise à la table qu’il avait réservée quand je reçus son texto : Annie, tu comprendras qu’il m’est difficile de m’afficher publiquement avec toi. Je regrette. Ce fut la goutte d’eau de trop. Je fondis en larme et je me mis à hurler. Le restaurant s’était figé et tout le monde me regardait ou pianotait sur son smartphone. Une sonnerie stridente retentit. Les vigiles firent très rapidement irruption et m’amenèrent ici.
— Vous vous êtes mis dans de sales draps, dit l’avocat. Vous risquez un hard reset. Vous savez ce que c’est ?
Annie hocha la tête.
— Qu’est-ce que je dois faire ?
— Rien. C’est moi qui vais plaider votre grâce. Au revoir, mademoiselle.
Quand il fut sorti, elle constata sur son iPhone que l’avocat lui avait mis un dislike.

204

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Retirés

Igor Chirat

— Sautez ! Maintenant ! Vous avez trois minutes pour rejoindre l'arrière du bâtiment.
Ses grosses chaussures martèlent le sol. Il ouvre la porte du conteneur suivant d'un claquement sec... [+]