S'il n'en reste qu'un

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Image de 2020
Image de Très très courts
Le docteur m'indique un siège
-Asseyez vous Madame Lebrun!
Sur le bureau, se trouvent les résultats de mes examens.
-Madame Lebrun, avez vous constaté ces derniers temps une fatigue générale?
Je réponds négativement. Pour moi, cette mammographie n'est qu'une formalité. Je n'ai aucune boule ni aucun symptôme.
Le docteur soupire puis me demande s'il y a des cas de cancer du sein dans ma famille.
Je me sens pâlir, où veut il en venir?
Je pense au sketch de Coluche «Je ne vais pas y aller par quatre chemins ,il va falloir être courageux, très courageux...»
Le docteur observe le cliché comme s'il le découvrait
-Le cliché décèle une anomalie.
Vous avez des métastases sur le sein droit.
C'est direct ! J'ai les oreilles qui bourdonnent, les mots me parviennent mais se mélangent pèle- mêle: repos, chimio, stade deux, ablation, réparation, moral..... Je suis tellement sonnée que ces mots alignés ne signifient rien.
Le sourire qu'il veut rassurant est tout sauf rassurant.
-Madame Lebrun, je vous revois la semaine prochaine afin d'établir un protocole.
Restez positive car le moral est primordial dans la guérison !
Désemparée, je me retrouve dans le couloir.
Comme un automate, je sors, m'éloigne de l'hôpital et m'assois sur un banc.
Le soleil brille. Ce n'est pas possible, j'ai dû m'assoupir et rêver.
Je regarde vers l'hôpital , j'ai dans la main la carte du médecin avec le rendez vous de la semaine prochaine, preuve irréfutable que je n'ai pas dormi.
Pourquoi moi ? Qu'est ce que j'ai pu faire pour mériter cette vacherie?
Béatement, je fixe le vide. J'essaie de me rappeler chaque mot du docteur. Mon cerveau refuse de coopérer.
Comment suis je rentrée ? mystère.... Sans doute en pilote automatique !
Je ne mange pas, je me jette dans mon lit.
Etrangement, je m'endors comme une masse et me réveille à l'aube.

Je rumine et me maudis. Pourquoi j'ai toujours ignoré cette partie de mon corps?
Pourquoi ne les ai je pas admirés, aimés, voire remerciés d'avoir toujours été là ?
A part bien les sécher en dessous après la douche en les soulevant d'une main distraite, je ne les ai jamais considérés avec tendresse.
Ils sont lourds et denses, je crois que dés l'âge de 20 ans, le test du crayon ne marchait déjà plus.... Les litres de lait qu'ils ont fabriqué doivent atteindre des hectolitre.Je revois mes bébés téter goulûment.Au fait, je croyais que l'allaitement protégeait de ce putain de cancer.
Comment procède le docteur pour l'ablation ? Je l'imagine avec une scie courant après les patients dans le couloir. A cette image, je souris malgré moi.
Je commence à «atterrir» , à imaginer l'avenir.
On dit que l'entourage joue beaucoup dans l'issue de cette maladie. Dans les séries , ça marche, vous voyez la personne malade entourée, épaulée et soutenue. Dans la vraie vie, c'est souvent l'inverse, les gens semblent effrayés et on a l'impression d'être contagieux.
Personnellement, je compte les personnes sur qui je peux compter sur les doigts d'une main.
-Mon mari est parti pour une collègue de bureau le mois dernier donc inutile de compter sur lui.
A croire qu'il l'a senti ce traître!
Aux dernières nouvelles, mon ex mari se lasserait de sa nouvelle conquête qui le tanne pour une vie commune. Lui ,apparemment, ne serait pas pressé.
Pour l'instant, il loue un appartement entre ici et l'école des enfants. Je dois dire qu'il assure du côté de nos enfants, il a fait au mieux pour les préserver lors de son départ.
- Mes enfants, des jumeaux de dix ans seront une aide morale précieuse mais comment vais je gérer le quotidien?
-Ma mère a mon père à s'occuper. Il se remet tout juste d'un infarctus.
-Ma sœur a une vie déjà bien remplie et, de toute façon, elle habite loin.
-Restent mes deux meilleures amies Emma et Léa.
Je devine déjà leur réaction : Emma proposera une sortie pour me vider la tête(c'est son expression favorite) et Léa, pragmatique, décortiquera chaque étape à venir avec bon sens et en trouvant des solutions.
-Ma cousine Véro sera aussi une présence indispensable, elle a un moral à toute épreuve et un côté positif époustouflant
Je soupire. J'aimerais que tout se passe ainsi mais c' est tellement aléatoire.
Je ne doute pas du soutien de mes proches mais seront ils disponibles ?
C'est bien d'imaginer mon futur mais entre rêve et réalité, il y a une sacrée différence.
Toutes ces idées me viennent en vrac et s'entrechoquent confusément.
Je n'ai pas la force de bouger ni d'appeler quelqu'un. Je suis au bord de la nausée et ne rêve que d'une chose :dormir, dormir et encore dormir... Je m'illusionne en pensant avoir trouvé la solution. Si je reste en boule dans mon lit, elle se découragera cette putain de maladie et elle partira comme elle est venue....
Engourdie, cotonneuse, je tente de me lever mais n'y parviens pas.
Heureusement, les enfants sont toute la semaine chez leur père et j'ai du temps pour assimiler cette nouvelle.
J'essaie d'établir les priorités :
Tenir physiquement pour mes enfants.
Solliciter toute aide possible matérielle ou morale.
Me reposer un maximum.
Vœux pieux tout ça mais il faut y croire.
Mon téléphone vibre. Sottement, j'imagine que le docteur veut me signaler une inversion de dossier.
C'est mon mari. Il savait que j'avais rendez vous hier chez le médecin. J'hésite puis décroche. Froidement, je lui apprends la nouvelle.
Sans aucun sanglot ni aucune émotion.
Sans doute suis je en état de choc.
Un silence s'établit, je raccroche.
Quel salaud! Aucun mot, aucune réaction!
Vingt ans de vie commune et de complicité, deux enfants et tout ça pour en arriver là? A cette indifférence.

Je suis tellement écœurée que je trouve l'énergie de me lever, de me doucher en évitant de «les » regarder puis de prendre un solide petit déjeuner.
Désemparée, je reste assise. Je me sens vide, inerte. J'aimerais consulter internet afin de mieux anticiper mais hésite.
J'étais tellement secouée hier chez le docteur que je n'ai pas tout enregistré. Une chose est sûre, il a parlé d'ablation. Ce mot m'a frappé comme un coup de massue.
Je m'imagine chauve et n'ayant plus qu'un sein. Quel avenir !J'en frémis de joie
J'aimerais pleurer mais n'y parviens pas. Une énorme boule à la gorge et des palpitations m'empêchent de respirer normalement.
Je me traîne jusqu'au canapé puis m'endors. Décidément, je m'entraîne pour les semaines à venir.

J'entends sonner. A pas de loup, je m'approche du judas.
Un énorme bouquet de fleurs me cache le visage de la personne. J'ouvre.
Une voix familière murmure « Quand je t'ai eue au téléphone, aucun mot n'a pu sortir et tu as raccroché. J'ai déposé les enfants chez mes parents. Je regrette d'être parti. J'ai eu un coup de folie mais si tu es d'accord, on recommence à zéro. »
C'est à ce moment précis que les larmes ont coulé et que j'ai ouvert grand la porte.
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