Si par un beau jour

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Si par un beau jour, un jour beau comme hier, quand le ciel audacieux se hisse sur la pointe des pieds pour se faire immense et bleu et dépasser les cimes, si par un beau jour, un jour comme aujourd'hui, quand le ciel alangui vient se pelotonner, bas et gris, au pied des falaises, si, quelque soit le jour, tu viens par ici, alors nous monterons.

Par un beau jour, la Chartreuse est débonnaire et se prête volontiers aux balades initiatiques. En trente minutes, une petite route tortueuse mène à la Charmette et ses forêts. Au col, aller au bout de la piste (deuxième à gauche) et se garer sur le parking à côté du chalet. Partir par le grand chemin pierreux qui passe par le Pas de l'Âne. Au premier carrefour aller à droite (direction «cols des Vaches») puis, après un bref raidard en deux temps, prendre de nouveau à droite, un chemin bien marqué (côte 1500). Poursuivre jusqu'au col d'où une petite sente mène au sommet. Redescendre par le même chemin ou faire la boucle par la Grande Vache.

C'est une bien jolie balade et la vue au sommet est... Peu importe, car ce n'est pas une balade, si on n'y met pas un peu du sien, son nez dans la corolle d'une fleur, sa course sous l'ombre d'un oiseau, ses pas dispersés au gré d'improbables raccourcis --- ha ben si, ça passe ---, se retrouver soi à défaut de savoir où, demander son chemin aux rochers et suivre on ne sait quelle trace qui finit, comme cette phrase, en cul-de-sac. Voilà : ça, ça pourrait ressembler à une balade. Reprenons.

Par un beau jour, même un jour comme aujourd'hui, quand rampe le ciel blême, montons ; c'est un si beau jour, aujourd'hui. Sur la gauche le pied d'une falaise scintille de pluie, ses mille gris luisent en aplats contrastés, liserés par les verts sombres de feuillages, tandis qu'un nuage s'enroule sur sa crête, s'abaisse, s'effile pour tendre une main délicate et qu'un vent léger moqueur susurre de venir l'attraper. Chiche ! Nous voilà partis, déjà le premier pas et --- attends : il y a là un bien joli caillou que sans doute jamais personne n'a regardé, joliment lisse et plat au milieu du chemin, tant de gens l'ont piétiné et, lui, il n'en est que plus poli et garde les secrets de paroles vives échangées à la montée, de confidences lasses semées à la descente, et il reste silencieux, toujours, sans même oser demander ce qu'il préférerait, sans-doute : des bords d'un lac s'élancer en ricochets. Premier pas et, au risque de trébucher, première rencontre. Que ce ne soit pas la dernière ; les autres aussi, nous nous les façonnerons en route.

Le chemin s'élève rapidement dès qu'on quitte la clairière du col pour s'enfoncer dans les bois. Un tronc curieusement tordu profile comme la chaise de quelque gigantesque troll où, pour l'heure, seuls quelques minuscules farfadets de mousse sont assis. L'as-tu vu, cet arbre que cache la forêt cachée par les fantômes qui dissimulent la brume ? On ne voit guère qu'à vingt mètres. Les branches basses ont été escamotées et il ne reste que les piliers sombres des troncs pour soutenir un toit irréel de frondaisons vaporeuses. Au milieu de cette colonnade, le brouillard s'est installé, chez lui, confortablement étendu, vivant de son immobilité caressante et cotonneuse. Il ne faut pas le déranger. Tout est feutré. Les gouttes d'eau elles-mêmes hésitent avant de tomber : il ne faudrait pas, en rebondissant, faire tinter la chaîne des spectres qui batifolent, brumes parmi la brume, fantômes parmi les ombres que rien ne projette. Au carrefour, c'est à droite, par le raidard pierreux. Il reste à s'extirper des derniers bras nébuleux qui montent jusque-ici pour être, désormais, au dessus de la bruine.

Cela mérite une pause et une grande inspiration. L'odeur d'épicéa est rafraîchissante, pourtant en quelques pas nous voilà réchauffés, au rythme des aiguilles qui osent de nouveau craquer sous les pieds, par la tiède présence du soleil qui, de derrière les arbres, trouble l'air. Tout, alentours, bruisse, vibre doucement. Peut-être apercevrons-nous un chevreuil ou un mouflon solitaire, silhouette discrète au milieu de ces verts plus nombreux que les jours dans l'année, tandis que le cri bleu d'un geai s'élance de quelque branche et vient rebondir un instant sur le lichen jaune d'un rocher avant de se poser sur le toupet de mousse d'un gnome pétrifié. Bientôt le col, puis il ne reste qu'une dernière pente herbeuse avant de mettre pied sur le sommet dans un curieux mélange de senteurs terreuses, d'effort salé et de tonalités orangées, le visage en pleine lumière, les yeux clos, la tête en arrière.

Un vent léger joueur vient nous taquiner. Une marmotte siffle. Madame, un peu de retenue ; à votre hardiesse je préfère les courbes voluptueuses des chocards posés dans le ciel. Nos ombres sont gigantesques, projetées derrières nous par un soleil déjà bas. En face, les nuages remplissent toute la plaine et viennent s'écraser en vagues sur la côte rocheuse des sommets enneigés. Images déjà vues, maintes fois racontées : en sont-elles moins belles ? Le paysage, lui, n'a pas changé même s'il sait à chaque fois se draper d'habits différents. Et puis, après tout, c'est tout de même la première dix-septième fois que je contemple une telle mer, où il faudra bientôt replonger. Le soleil est déjà près de s'y noyer. Au loin, une cloche semble sonner ; il est presque l'heure où les trolls sortent des légendes pour venir tirer les ombres et danser sous la lune qui commence à pointer, là-bas, en dessous de l'étoile du berger. Le ciel se fait sombre, il va falloir rentrer. Attends encore un peu. Il n'y a pas besoin de raison pour atteindre un sommet ; il va falloir en trouver une pour ne pas y rester. Chaque jour est si beau, lorsqu'il est vu d'ici. Ça y est, il fait nuit. Il y a là-bas un troll sur sa chaise et un drôle de caillou lisse qui ne nous verront pas passer.

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Thara · il y a
De jolis paysages que vous nous faites découvrir avec un luxe de détails, un bel endroit que l'on a envie de voir réellement !
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Kmk · il y a
Merci pour ce commentaire. L'itinéraire est réel, tel qu'indiqué par le deuxième paragraphe ;o) Dans la lumière rasante et dorée d'une fin d'après-midi d'octobre, c'est bien au delà de mes maigres mots.
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Yaya · il y a
Un morceau de bonheur.
Venez faire un tour du côté des nouvelles :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/nom-d-un-chien-2

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Philshycat · il y a
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Arlo G · il y a
Excellent TTC abouti et très réussi. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à venir découvrir son TTC "le petit voyeur explorateur" et son poème "découverte de l'immensité dans le cadre de la matinale en cavale short édition. Bonne après-midi de la part d'Arlo.
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Fred Panassac · il y a
Je me suis promenée avec délice avec vous dans ces montagnes, et ce d'autant plus que j'avais moi aussi évoqué les trolls dans mon texte, aussi j'ai vibré à votre description onirique.
Juste pour info car le prix se termine, j'ai écrit "Fauteuil d'orchestre" où il est question de samoyèdes et "Sous leur pinceau l'Isère" où je parle des peintres de la région. Bonne chance, votre texte est très beau.

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JACB · il y a
Par un beau jour comme aujourd'hui je vous ai suivie...combien j'ai envie un autre jour d'y venir!
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Kmk · il y a
Wahoo, ça fait plaisir un tel commentaire. Merci.
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Utilisateur désactivé · il y a
Cela fonctionne et donne du plaisir.
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Emily · il y a
Un vote pour vous donner davantage de chance car vous méritez une belle récompense!!
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Kmk · il y a
Merci pour ce chaleureux soutien, je suis ravi que cette balade vous ait plu.
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Emily · il y a
Je soutiens en votant car j'ai trouvé ce texte charmant!!! bravo
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Lulla Bell · il y a
Mon soutien pour la finale !
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Kmk · il y a
Merci pour ce sympathique soutien.