"si je le veux..."

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

25.03.87

Je tentais d’expliquer à Pascale ce qu’était la différence entre faire de la superposition dans sa vie et la construire. La différence fondamentale entre bricoler et créer. La même différence entre croire que et faire que. Entre l’artifice et la genèse. Entre le souvenir et la mémoire.
Entre, finalement, hier-aujourd’hui et aujourd’hui-demain. Il faut avoir du génie, dans le sens premier du terme, pour construire sa vie. Que si ce génie n’est pas une superposition d’impressions ou de moments, mais une réelle unité dans le devenir, alors tout est clair, uni, causal et fondamental. On ne vit plus des choses extérieures ou étrangères, mais intimes et universelles. Qu’alors, peu importe que ce soient des choses ou des gens, que ce soit telle personne ou telle autre : si je suis bien avec toi, l’important c’est que nous soyons bien, et non que ce soit avec toi ou avec moi. Car lier – ou plutôt réduire – mon bonheur avec toi à toi ou à moi, c’est ne pas comprendre les frontières infinies de ce qui nous unit. Le moment, en ce sens-là, nous dépasse et nous engloutit bien au-delà de nous. Voilà pourquoi je t’aime et voilà pourquoi cela aurait pu être quelqu’un d’autre.
Tout dans la vie se résume à une seule chose : « Oui, si je veux ! ». Je le répète pour être bien entendu : « Oui, si je le veux ! ».
Et si je le veux, c’est un roman qui fera vivre nos personnages. Si je le veux, je serai un goéland de la race des exclus et des géniteurs – car voilà le premier sens de géniteur : le guide et créateur – et si tu le veux tu seras le goéland-étoile qui luit dans l’avenir de ma mémoire. Et tu pourras t’appeler Géraldine Huddingham ou Pascale Sutherland ou Claude Brighton, among the majestuous race of the great goelands.
C’est incroyable l’effet que ça m’a fait, ce bouquin. Comme un choc inattendu, un virage inespéré, un soleil en pleine nuit. Du coup, tellement imprégné de ce goéland magique, j’en oublie la valeur – l’actualité – de mes relations avec Pascale. Je fais déjà l’amour avec le goéland. Terrible, non ? C’est pour ça que le départ d’une amour ne me rend jamais triste, au fond. Parce que c’était véritablement de l’amour, et qu’elle m’a laissé, à son départ, un bagage encore plus riche et plus mémoriel que sa douce présence. Qu’en ce sens-là, son départ est même inespéré, qu’il est le signe exact de ce que rien entre nous n’était du bluff.
Qu’a-t-elle voulu dire ? Et puis-je la croire quand elle m’avoue que je n’ai abordé rien d’essentiel dans ma discussion avec elle. Ce problème me dépasse. Et de loin. Car j’en ai brossé des aspects de ma personnalité. Question fatale, question piège, elle m’a dit : « Où est-ce que tu me situes ? ». Comme elle n’a cure de mes éventuelles autres aventures et qu’elle dit que ce n’est pas un problème de positionnement – la première, la septième, la huitième... - je reste ahuri. Au fond, quand une femme – ou un homme – demande où il se situe dans la tête de l’autre, il y a souvent, derrière, ce petit positionnement numérique... Si je réfléchis bien, je me dis que situer vient de « situation » ou de « site ». S’il s’agit de la situation, ce ne peut être qu’un brin de douceur, chaud et terriblement complice, mêlé d’un rien d’étrangeté, contre mon ventre. Que quand elle bouge et respire contre moi – encore maintenant – je suis rempli de bien-être et de douceur pour elle. S’il s’agit de site, c’est un petit village aux abords de la ville, pas très loin d’une frontière, traversé d’un rio tranquille et arrosé de soleil et de vent. Dans ce petit village, on y parle ma langue, dans un accent qui n’est pas tout à fait le mien mais que je comprends quand même. Ce village existera bien longtemps après que mes os aient blanchi et ma fille pourra y faire du tourisme plus tard. Il est plein de fenêtres derrière lesquelles je ne vois aucun regard hostile. Il est l’endroit où j’aurais pu louer une maison, mais il est tellement bien sans moi...
Animal, ce village aurait été un petit oiseau descendu trop vite de son nid mais qui aurait gagné ses ailes par contact avec le sol. Minéral, il aurait été une goutte de mercure. Végétal, un chou. C’est cela, c’est un chou.
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