Si j'avais pu...

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Je connais depuis longtemps le plaisir de lire. J'ai eu envie de partager le plaisir d'écrire  [+]

08h26. Elle sort du métro, le téléphone à l’oreille. Elle est belle, élégante. Je la regarde et savoure ce moment comme si je dégustais une pâtisserie raffinée. Je tente de mémoriser tous les détails pour pouvoir, lorsque je fermerai les yeux dans la journée, la retrouver sous mes paupières. Mon cœur se serre, mes mains sont moites. Il est si difficile d’aimer, je n’ai jamais su.

— Alors, Hervé ? C’est aujourd’hui que vous vous lancez ? me demande, goguenard, le patron du café.

Je ne lui réponds pas. Je ne lui ai rien demandé, il a dû m’observer, se faire son idée... Non, pas aujourd’hui, pas aujourd’hui, non plus. Cela fait trois ans que je viens, du lundi au vendredi, à 8h20 précises boire un café sans sucre, avec « un verre d’eau s’il vous plait », au Café des Vieux Compères. Le nom est si ubuesque qu’en y pensant, je me surprends à sourire. Je voudrais tant être son compère, son complice...

Je m’assois, chaque matin à la même table. La petite table derrière la vitrine de gauche. L’endroit idéal pour la suivre du regard de la sortie du métro jusqu’au coin de la rue de la Renommée.
Un jour, le patron avait accepté une affiche sur cette vitrine. Elle me bouchait la vue, je l’avais arrachée d’un coup sec devant les autres clients interloqués. Il n’avait pas osé protester.

Depuis trois ans, je viens et je la regarde passer, impuissant, désespérément lâche et incapable du moindre geste. Trois années que je me maudis de ne pas oser l’aborder. Trois années que je suis encombré par des sentiments qui me paralysent et m’effraient.

Elle semble fatiguée depuis quelques semaines. Sa démarche est moins légère. Son teint est brouillé et je distingue des cernes bleutés sous ses beaux yeux verts. Sa peau est si pâle qu’elle semble transparente. Je suis inquiet, j’espère qu’elle va bien, qu’elle n’a pas de soucis. Est-elle heureuse dans sa vie ?

Elle s’appelle Léa. Elle est clerc de notaire dans une étude de la rue de la Renommée. J’aurais pu inventer une demande de renseignement sur une acquisition immobilière ou un héritage compliqué pour l’approcher, entendre sa voix, peut-être même la toucher, lui serrer la main. J’ai eu peur, peur de ne pas y arriver, de ne pas trouver les bons mots, peur qu’elle me rejette...

Les semaines passent et ses absences sont de plus en plus fréquentes. Je suis inquiet, j’ai un mauvais pressentiment. Elle a tellement maigri dernièrement. Elle a l’air fragile sans ses rondeurs. Son teint est gris, ses longs cheveux sont désormais retenus en un chignon strict.
J’ai envie de la serrer dans mes bras, de la bercer, de lui donner un peu de ma force mais je reste là, assis sur la banquette en skaï en sirotant mon verre d’eau au goût de javel.

Ses absences se répètent et s’allongent. Je perds pied. Elle me manque, j’ai besoin de la voir. Les quelques secondes pendant lesquelles je pouvais l’apercevoir, l’admirer, me maintenaient vivant. Je continuais à espérer qu’un jour je réussirais à me lever et à l’interpeller.
Peut-être qu’en appelant l’étude notariale je pourrais avoir de ses nouvelles, leur demander si elle reprendra bientôt le travail. Ils me donneraient peut-être son numéro de téléphone.
Je n’en fais rien.

— Léa est morte. Une tumeur au cerveau. Elle est partie en trois mois.

Vanessa me regarde avec dégoût. Elle m’a rencontré par hasard et m’a jeté ces mots avec haine et rancœur, de la même façon qu’elle m’avait, il y a trois ans, appris l’existence de Léa en me brandissant une photo.

Ma fille est morte et je n’ai jamais trouvé le courage de lui dire que j’étais son père et que j’étais prêt à l’aimer.

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