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Envol des gros becs

Pétales au sol.

Émoi.


Tandis que j’entreprenais la recherche d’une idéale quiétude dans la paix d’un parc, j’entendis la musique accorder ses variations entre les ondes du lac encore sous l’emprise de la brume matinale. Bien à l’abri du « pavillon sous la brise de lotus », un vieillard jouait de l’erhu. Le timbre mélancolique de l’instrument, accentué par une interprétation que je qualifierais d’émouvante, captiva mon attention. Pourtant, la foule tournait le dos à l’artiste. Le centre d’intérêt se trouvait un peu plus loin, assis au bord du trottoir.

Accroupi sur ses talons, les genoux rassemblés contre sa poitrine, l’homme portait une tunique de couleur vive. Les manches relevées jusqu’aux coudes découvraient ses avant-bras qui, bien que poilus, trahissaient la pâleur de sa peau. Dire que ses pantalons étaient trop lâches serait un euphémisme tant le bas des jambes s’accordéonnaient de concert jusqu’au sol. Apparaissait au bout du tissu effiloché, la pointe d’une paire de sandales déjà bien usées. Ses seuls habits revêtaient la négligence que l’on sait des individus non soucieux de leur apparence pour qui la nécessité fait loi.

La casquette vissée en haut du crâne semblait remplacer en permanence la chevelure qu’il n’avait plus, hormis les mèches longues et blanches camouflant le col de sa tunique. Un couvre-chef bleu marine cerclé d’une bande lisse de la même matière plastique que la visière. Celle-ci plus opaque que transparente protégeait ses yeux du soleil et du regard des adversaires.

À la manière de bloquer son visage en une attitude figée, il n’était pas difficile de deviner l’acuité des yeux inquisiteurs dissimulés derrière le fumé de ses lunettes. Un emplâtre de sparadrap consolidait le double rond des verres perché juste au-dessus de l’arrête du nez. Si l’ensemble du visage, déjà marqué par un certains nombre d’années, ne communiquait aucune volonté d’échanger la moindre information avec quiconque, la bouche, bien que fermée, semblait participer activement à son tourment intérieur. Il n’avait pas l’âge de parler tout seul à voix haute mais n’en était sans doute pas loin.

Lorsqu’il porta à ses lèvres le plastique de sa tasse de thé, ce fut l’occasion de laisser échapper un soupir tel un pet d’inconfort. Son geste à peine ébauché vint finir sa course sur le sol à côté du thermos. La position accroupie facilitait l’utilisation de cette table inexistante. Son pied gauche touchait le récipient contenant sans doute le même thé vert que son adversaire assis à l’identique en face de lui. Entre eux, le jeu d’échec sur lequel les pions inactifs mais porteurs de menaces imposaient le silence. Tout autour de la scène, des observateurs jouaient la même partie en donnant l’avantage à l’homme à la casquette qui, en trois coups gagnants, remporterait le match engagé. D’évidences en évidences, la stratégie du maître fut approuvée. La partie s’acheva sans bruit, sans cri victorieux ni râle de défaite. Sous le secret d’un sac, ils se serrèrent la main contenant le montant de la mise avec toute la discrétion réservée aux habitués de ce genre de rencontre.

Un défi lancé à la cantonade par Kuan Ti le rabatteur aussi loquace qu’était discret son « poulain Shou-Hsing », trouva écho auprès d’un nouvel adversaire trop content d’affronter ce joueur. À en croire les gestes passionnés entrecoupés d’un discours déclamé à la manière d’un acteur de théâtre d’ombres, on pouvait s’attendre à assister à un événement exceptionnel que lui seul pouvait commenter avant et après, mais surtout pas pendant la partie. Entre ses doigts, il agitait sa cigarette dont le bout incandescent dessinait des arabesques fumeuses.

L’homme à la casquette toujours accroupi sur ses talons extirpa de sa poche un mouchoir en tissu. Il essuya la sueur de son front, profita de ce répit pour se racler la gorge bruyamment et envoyer loin de lui un crachat fort coloré.

J’abandonnai là les deux adversaires d’une partie déjà engagée et placée sous la surveillance des habitués avides d’en connaître un peu plus sur ce champion indétrônable.

À l’abri du pavillon voisin, le vieillard jouait encore de l’erhu. Un violon complice soutenait le rythme imposé par la flûte d’un troisième musicien. Tout alentour, la nature reconstituée du jardin public proposait la vision d'un concepteur qualifié d'humaniste par ses admirateurs. Un jeune couple immortalisa sa joie de vivre avec pour toile de fond un bout de trottoir mal cadré.


Et puis elle est venue

Ventre brun bec pointu

Se percher sur un fil

Dos noir si fragile.








Ça c’est passé comme ça pour Shou-Hsing.

PRIX

Image de Été 2018
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Moniroje · il y a
Une bien jolie peinture!
d'un pinceau maitrisé.

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Daniel Nallade · il y a
Comme le silence est parlant, avec la mort du bruit en fond de possession. La sagesse du mouvement dans un éclat de non sourire. La partie est majeure avec l'oseille en interstice comme arbitre du semeurs du coup fatidique. Bravo pour ce combat anonyme. ( J'ai un ange qui joue du jazz sur ma page et attend votre vieillard jouant de l’erhu.
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Mireille.bosq · il y a
Deux minutes pour un vrai voyage, Ce n'est pas cher payé! je vote, mais j'ai déjà donné mon max!
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Ludivine_Perard · il y a
j'aime beaucoup, mes voix =)
n'hésitez pas à allez voir ma nouvelle pour me donner votre avis si vous avez 5 min =)

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Marie · il y a
Un texte à l’atmosphère envoûtante qui est une invitation au voyage.
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Anne-Christine B. · il y a
Bravo Bertrand Môgendre, heureuse de trouver par ici.
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Bertrand Môgendre · il y a
Oh, oh, oh, oh ! Anne-Christine B. qui arrive avec son œil malicieux ! Quelle bonne surprise. Je serai donc ton premier abonné. Shortédition ne ressemble en rien à notre plateforme favorite, mais c'est une autre ambiance, basée, il me semble, sur la compétition. Merci pour ton commentaire.
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Bertrand Môgendre · il y a
Crois-tu vraiment que c'est sérieux de rire ? Ah ! Ah ! Ah !
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Anne-Christine B. · il y a
Rien n'est plus sérieux que le rire !
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Fred Panassac · il y a
Je continue à réexplorer votre page après un certain temps grâce à Gobu / Alain qui m’a parlé de vous.
Une petite scène hors du temps magnifiée par votre écriture précise et gratifiante qui met en valeur ce qui pourrait nous échapper si nous étions pressés et avides de mouvement et de bruit comme nos contemporains. C’est une respiration intemporelle pour laquelle vous méritez d’etre remercié par 5 voix !

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Bertrand Môgendre · il y a
Comme c'est aimable Fred Panassac de bien vouloir te pencher sur mes écrits.
Ah ! L'ami Gobu, c'est une vraie histoire d'humour entre nous, lorsque nous étions actifs pendant de nombreuses années sur « Vos Écrits ».
Que de bons souvenirs à se remémorer. Bon esprit.
Merci pour ce commentaire de texte tourné sinon sur la contemplation, du moins sur l'observation. C'est bien agréable de recevoir les voix de personnes qui apprécient la littérature.

P.S. : Si, le fait de te tutoyer est dérangeant, je peux changer de comportement.

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Fred Panassac · il y a
Pas de lézard au sujet du tutoiement Bertrand, et merci pour cette charmante réponse. C'est vrai que Gobu / Alain a toujours de bons tuyaux et conseille de très bons auteurs, de plus, étant donné le nombre de textes à lire je ne t'aurais peut-être pas (re)trouvé dans ce concours, alors encore merci à lui, et à bientôt sur nos pages respectives, maintenant que j'ai repris le chemin de la tienne.
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Nadine Gazonneau · il y a
Un très bon moment avec votre récit dépaysant et descriptif à souhait. J'aime beaucoup. +5, je vous invite à découvrir sur ma page* en route exilés* en finale du prix tanka.
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Bertrand Môgendre · il y a
Nadine Gazonneau Être à côté de ses pompes! est bien tourné. Merci pour ce partage.
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Christine Śmiejkowski · il y a
Merci pour ce texte sur la Chine et aussi pour les photos qui complètent bien
Je remets votre lien ici : https://www.flickr.com/photos/mogendre/sets/72157624956257640
car perdu trop bas et ce serait triste de ne pas voir ces superbes photos
Sinon, rien à voir mais un petit sonnet très sur l'humour attend votre passage pour lecture : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-blues-de-lelephant

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Bertrand Môgendre · il y a
Comme c'est aimable Christine Śmiejkowski · pour ce commentaire agréable.
J'espère que Inspectrice Lachi a retrouvé Pudu.

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Christine Śmiejkowski · il y a
je viens de voir que vous avez un nouveau TTC paru ce matin
Je vais aller le lire...

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Christine Śmiejkowski · il y a
Oufti quel souvenir ... Oui elle l'a retrouvé mais beaucoup d'eau coulé sous les ponts depuis
Pudu n'est plus ici ni Popol le chat blanc froussard, ami de Lachi, décédé il y a environ
Il reste juste Lachi qui a 16 ans désormais ...

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Loodmer · il y a
Toute la quiétude et la violence cachée d'une Chine qui nous reste incompréhensible ♥♥♥♥♥
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Bertrand Môgendre · il y a
Incompréhensible ! Le mot est lancé, plein de justesse. De mon côté, le choc culturel a été si enrichissant, qu'il me tarde d'y retourner. Merci Loodmer pour ton commentaire.
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