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Sfumato

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Vers 1930, Berthe Sylva chantait, en évoquant le brouillard :
« Il est midi, de la Madeleine à la Porte Saint Martin,
tous les cinémas, les cafés, les magasins
sont éclairés, comme dans la nuit.
On peut tout confondre dans ce brouillard gris,
on se croit à Londres, et non à Paris ».
Aujourd’hui, cent cinquante ans après, la brume a pénétré partout. Légère ou compacte, grise ou colorée, elle stagne dans les rues mais aussi dans les maisons. Les plus vieux d’entre nous se rappellent comment s’est répandu ce goût universel pour la nuance, pour l’indécis, pour la grisaille. Un excès succède à l’autre, comme un retour de balancier. Pendant des décennies on avait cultivé l’amour des contrastes, du jour cru, des oppositions tranchées, du manichéisme, du criard, du dissonant. Et petit à petit on a préféré le grisé, l’estompe, le dégradé. Et quoi de mieux que le voile de fumée pour colorer et dissimuler, pour gommer, dérober et travestir? Beaucoup y trouvèrent leur compte, de ceux qui avaient quelque chose à cacher. Dans chaque appartement désormais des brumisateurs diffusent en continu leurs vapeurs parfumées. Ceux qui n’ont pas cet appareil sont considérés comme des pauvres. « Tu as vu que les Vidal en ont acheté un deuxième ? » Et les humains fument la brume avec l’herbe à Nicot. Lors de chaque élection, les candidats nous promettent toujours plus de ces vapeurs euphorisantes. Chacun vante la sienne, plus désirable, plus « planifique ». Leurs paroles mêmes s’élèvent en volutes. Les coteries, les partis, les communautés se posent et s’opposent par le choix des couleurs de leurs émissions fumeuses. Il faut voir la réalité à travers son propre nuage.

Mais voilà que ceci même a suscité une réaction. La nouvelle exigence se fait jour de faire la lumière, de révéler, d’éclaircir. J’aurais souhaité un front uni de lutte contre la pollution délibérée, planifiée, des corps et des âmes, mais notre mouvement de résistance a connu une scission il y a quelques années. La branche « action » a posé dès l’abord la question en termes politiques, considérant que la brume était avant tout une pollution physique, interne et externe. Aujourd’hui ses militants les plus hardis viennent de lancer une opération commando.
J’appartiens quant à moi à la branche que nous appelons « mystique ». Nous mettons notre espoir en Celle qui viendra dissoudre ces brouillards, « comme un œil qui voir clair. » Nous l’appelons Véra. De sa venue nous attendons le Grand Dévoilement, la métamorphose des consciences.

10h . Guido et ses partisans ont pris en otage les cigarettiers réunis pour une conférence de l’interprofession. Ils exigent l’abandon de toutes les productions toxiques pour les humains. Ils ont mis en fonctionnement, devant les caméras du monde entier, des diffuseurs de fumée de tabac qu’ils injectent en grande quantité dans la salle où se trouvent enfermés les pontes. Ils leur jouent le chantage au cancer, voire à l’asphyxie. Ils ont enfumé comme des rats ceux qui enfumaient l’humanité. Bien sûr cela rappelle le «contrepas» de l’Enfer de Dante, et ceux qui ont bâti leur empire sur la mort de millions de fumeurs méritaient bien d’être châtiés par où ils ont péché. Mais il est dangereux de se substituer à Dieu, et de se vouloir en même temps victimes, vengeurs, juges et bourreaux.

Nous avons, quant à nous, avec de nombreux fidèles, entrepris l’ascension du Charmant Som, dans les Alpes, où se trouve notre principal sanctuaire. Nous y attendrons la venue de la Déesse, que nous avons si longtemps implorée. Véra viendra. Elle dispersera les nuées et les vapeurs retomberont en eau. Les fumées seront abattues. Nous toucherons à la Vérité.
....

18h. Nous avons appris que la prise d’otages a échoué. Les héritiers des pontes enfermés ont obtenu sans peine de leurs comités directeurs leur destitution. Ils ont repoussé les revendications des partisans de la branche action, et se moquent de ce qui peut arriver à leurs désormais ex-dirigeants et le plus souvent pères ou mères...

Nos prières commencent. Nous psalmodions le Mater nostra, et le Veni Beatrix. Déesse de lumière, éclaire notre chemin nébuleux, aiguise notre œil intérieur, accorde-nous le discernement, l’intelligence, la contemplation des vérités éternelles. Que ta venue mette fin à toute appétence pour le flou, le douteux, le grisâtre et le quart-de-jour. Qu’elle éclate comme une évidence. Irradie notre présent et notre futur. Nous ne saurions avoir de paix tant que nous ne posséderons pas le Vrai...

Longtemps nous avons prié, imploré, supplié, attendu. Nous ne mangions pas, ne buvant que l’eau de neige fondue. Nous n’avions faim que de vérité. Et puis ce fut comme au lever du jour, lorsque l’Orient s’éclaire. L’espérance prend corps, le monde acquiert sa réalité, tandis que se dispersent les brumes matinales. Sous les voûtes retentit le «Ave Véra.» Dans le temple où filtrait le petit jour resplendit soudain la lumière de la Déesse. Et d’abord nous devons fermer nos yeux, les protéger de nos mains, car nous sommes aveuglés. Puis nous entr’ouvrons deux doigts, nos pupilles s’accoutument à l’éclat. Nous contemplons les yeux de Véra, douces flammes vives. Elle vient pour moi seul et pour chacun des autres en même temps et personnellement. Elle est tout. Et pour elle chacun de nous est unique. Ce sentiment ne peut être entendu de qui ne l’éprouve. On en est bouleversé, changé à tout jamais. Nous avons approché la Vérité éternelle. Rien ne pourra faire jamais que cela n’ait pas été. Cet instant est retranché du temps. Nous ne savons combien il dure. Nous avons perdu conscience de la durée, de cet écoulement qui nous constitue, qui nous limite. Nous avons accédé à un ordre de choses supérieur.
Véra a parlé. Elle a dit « Je suis la Vérité et l’Amour Source de vie. Rien ne naît ni ne peut être que par moi. Je vous quitte pour que vous puissiez être vous-mêmes, mais vous qui n’avez vu qu’à travers un voile, vous verrez enfin clair. Vous mourrez, mais ceux que vous aimez vivront comme vous de la vraie vie.»

Et puis, car il y a hélas un « et puis », les prêtres, qui ont enflammé les morceaux de charbon végétal et disposé les grains d’encens, se mettent à agiter leurs encensoirs. Le parfum capiteux s’élève avec la fumée de l’hommage et de l’offrande. Le nuage obscurcit peu à peu la lueur, et la Déesse disparaît. Depuis, elle reste en nous comme en creux. Elle brille par son absence. Elle n’existe que par son néant.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Denys de Jovilliers · il y a
Original. Je vote !
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Yann Olivier · il y a
J'aime Sfumato. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Pascal Depresle · il y a
Mon soutien.
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