3
min

Ses pieds sont si légers

Image de Ludo Laplume

Ludo Laplume

118 lectures

92

130 bpm.
Les épaules nues retenues par des bretelles tombantes, Blanche se meut sous les projecteurs. Ses pieds bougent seuls. Ses jambes font dandiner son bassin. Elle se noie au cœur de la foule qui s’amuse, ferme les yeux, et laisse la techno bombarder son âme. Le fuselage de son corps glisse vers une soirée prometteuse. La chaleur monte, l’humidité s’évapore, se condense sous le plafond bas pour retomber, filtrée de sueur et de minéraux, sur le sable assoiffé du sol.
Bras en l’air et petits bonds. Blanche ouvre les paupières sur deux jeunes hommes qui l’entourent. Elle les a vu la remarquer à l’entrée. Sans être vraiment pressants, ils restent à proximité, souriant dès que leurs regards se croisent. Il y a un air de famille. Des frères ou des cousins. Elle sent ses lèvres s’élargir. Elle aime ça.
Un feulement se fait entendre, et les gens crient plus fort. La brume envahit la piste. Le tempo s’accélère.
Blanche danse, et ses pieds sont si légers. Le son la percute, libère son corps. Comme les murs pierreux, ses molécules tressautent aux vibrations. Une énergie mystique gagne son être. La fumée recouvre le sable au bout d’une minute, engloutissant les chevilles. Perché derrière ses platines, le DJ lève son téléphone à l’écran lumineusement blanc. Beaucoup dans la fosse l’imitent. De multiples lucioles apparaissent, tandis que la vapeur monte du sol en avalant les jambes. Des cris, toujours des cris. C’est la fête.
145 bpm.
Les jeunes hommes ne la lâchent pas, hypnotisés par son déhanchement qui bouscule à peine la fumée. Ils ont les muscles saillants sous des T-shirt moulants. Tatouages aux avant-bras. Œil gourmand. Lèvres entrouvertes. Puis la vapeur les encercle tous. Si dense que le DJ en oublie ses platines, inquiet. Le décolleté de Blanche flotte sous leurs yeux, et elle sent leur pression s’exercer. Un instant, une main se pose sur sa taille. Le gars s’est tant rapproché que son haleine lourde lui lèche l’oreille. Ses doigts surfent sur sa robe sous l’anonymat de la brume. Blanche se tourne vers lui et passe ses bras autour de son cou. Le jeune homme sourit, puis grimace en retirant soudainement sa main.
Quelque chose vient de lui tordre le poignet.
Blanche retourne à la danse, laissant les hommes s’apitoyer, puis disparaître.
165 bpm.
L’alcool exsude du lieu. Les gens hurlent et commencent à avoir des comportements d’animaux. Pris par leur transe, certains se percutent. Regards vides, faces blafardes. Les corps s’agitent, dissouts dans la brume électrique que l’obscurité bleue zèbre de flashs colorés. Blanche est en rythme et ses cheveux balancent continuellement sur ses épaules découvertes. Insensible à la fatigue, elle danse des heures, jusqu’à l’aube.
Elle repart sans passer par le vestiaire, la tête lourde, les oreilles bourdonnantes.
Dehors, la température contraste sévèrement. La brume est là, coincée entre l’humidité suintante de la berge proche et le minuscule point du jour qui réchauffe l’atmosphère. Les chaussures de Blanche claquent quelque part sur le pavé. C’est un calme tout relatif, partagé de rares pépiements, de véhicules en déplacement dans les artères bétonnées, et du clapotis de l’eau en contrebas. Les nappes de vapeur omniprésentes se superposent, immobiles. La fraicheur pénétrante gèle les parfums du matin.
Blanche entend ses pas se dédoubler dans son dos.
Sans surprise, elle découvre les gars de la boite de nuit. Au lieu d’accélérer, elle ralentit. Le son de ses chaussures se confond avec les deux autres paires.
70 bpm.
« On te raccompagne ?
- Ouais, on laisse pas une meuf toute seule. T’habites loin ? »
Silence. Ils avancent en l’encadrant le long de la berge. Le regard de Blanche passe de l’un à l’autre. Face à son sourire, ils semblent un peu désarçonnés. Les lampadaires s’éteignent, et la promenade disparaît dans un océan de lait flottant. Plus haut, le gris bleu de l’aurore s’étale sur la cité.
« Tu veux pas répondre ? Tu fais ta maligne ou quoi ? »
Aucun des deux mecs ne s’en rend compte, mais la vapeur s’intensifie.
« Wesh, tu peux au moins t’excuser pour avoir pété le poignet de mon pote ? »
Blanche plonge ses yeux dans les siens et lève les sourcils comme pour consoler le bébé qui a perdu sa tétine.
Qui ? Moi ?
La fureur s’empare du jeune homme. Il la bouscule. Elle tombe sur l’autre qui lui bloque les bras. La brume les encercle complètement tandis qu’il approche ses mains pour arracher son décolleté. Mais le sourire de Blanche ne fait que s’élargir.
L’homme est interrompu d’un coup. Il ne comprend pas, et regarde ses mains. Couvertes de brume épaisse, elles ont disparu, et une puissance prodigieuse s’exerce dessus. Le gars hurle de rage. Trop tard pour lui, car la fumée est désormais montée jusqu’à sa gorge. Il y a un bruit net lorsque ses bras se retrouvent broyés par la pression. Il a juste le temps de remplir ses poumons d’un cri qu’il ne peut lâcher. Une pointe de brume lui transperce le cou. Loin des effusions de sang, elle le suce avidement et se teint de rouge. Le bruit est horrible. Très vite, le corps retombe inanimé, et le pourpre vaporeux vire à l’orangé confondant de l’aube.
0 bpm.
Dans son dos, l’autre type est pétrifié. Blanche tourne la tête vers lui. Son cou fait un angle improbable. Le jeune homme la lâche, l’éloigne de lui, mais ses bras ne brassent que de la fumée. Il perd la jeune fille des yeux, elle disparaît, elle est partout, et son rire résonne dans sa tête.
Il court d’un pas lourd dans la brume épaisse.

Michel – Mimi pour les copains – pense une seconde qu’il a halluciné. Allongé sous sa couverture en carton, dans cette alcôve sous le pont qui l’accueille, il croit avoir vu trois personnes, encore des fêtards de boite, en venir aux mains. Pas sûr, car le brouillard sur la berge du fleuve est parfois épais les nuits d’automne, et il est impossible de distinguer autre chose qu’une nappe laiteuse.
Mais il y avait une jeune femme, semble-t-il, que la brume a avalée.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
92

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Alixone
Alixone · il y a
Un super TTC, je vote avec plaisir en découvrant au hasard votre page.
Au plaisir de vous lire.

·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Plaisir de vous connaitre aussi Alixone. A bientôt !
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Salut Ludo ! Je te transfert le même message qu'à tous : pas de discrimination positive ;)

Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
L'inversion des situations où n'est pas proie celui que l'on croit. Bravo pour cette histoire.
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
J'ai bien aimé, que dis-je, j'ai adoré car j'adore avoir peur et là on est servi ! Bravo, Ludo ! +5
·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Merci beaucoup Jean! Cette peur m'honore. Je sais que tu ne m'en voudras pas si je t'avoue qu'elle vaut plus que les votes.
Seul le frisson compte... A bientôt!

·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bonjour Ludo ! J'ai joué à me faire peur en relisant ton TTC !
Tu as soutenu mon sonnet Mumba et je t'en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendras-tu de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à toi !

·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Tout à fait Ludo ! Le frisson, il n'y a que ça de bon !
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Ah il se passe des choses avec vos pieds. Et que dire de votre brume, alors, une vraie petite gourmande..
·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
De ce que j'ai lu, votre orteil n'est pas en reste... Merci Elena.
·
Image de Célestina Orn
Célestina Orn · il y a
J'ai particulièrement aimé la fin ! Merci de l'invitation !
·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Tu es la bienvenue. C'était un plaisir de lire 'Oscar'.
·
Image de Zurglub
Zurglub · il y a
C'est bon ça ! J'adore ! Bravo Ludo ! Ça ferait un bon début de film
·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Spontanéité honorante. Merci Zurglub. J'ai aussi apprécié "jacques" et cette intelligence textuelle.
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Commentaire précis et argumenté, mais je ne demande que ça!! Via le canal privé du site, par contre, c'est mieux pour échanger. Je suis évidemment passé par "frontière de brume", et j'y retournerai sous peu afin d'apporter un modeste éclairage. A très vite...
·
Image de JigoKu Kokoro
JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Ludo ( ^_^)
J'aime beaucoup. Le style déjà. Celui qui au milieu de la narration ajoute de belles images parfois poétiques. Celui aussi qui sait très bien jouer de la thématique et qui laisse par moment ressentir au lecteur le flottement de la brume, de la foule, de l'action. L'histoire en elle même, efficace, bien écrite avec un concept original que je n'avais lu chez personne. Je lui trouve beaucoup de qualité à ce texte et surtout, en dehors de la surprise qu'il ma procuré (votre choix scénaristique), m'a donné envie de lire un autre texte de vous. je vais donc m'y employer.
S'l y a un bémol je le mettrait ici, au début de l'histoire vous parles des deux hommes sous des termes classiques "les jeunes hommes" puis à la fin de l'histoire vous les évoquez sous "les mecs". Je comprend le choix de la modification de classification du personnage en fonction du moment de la narration mais votre personne de Blanche a tellement de classe que je trouve que ce terme très (trop) familier cela entâche un peu la beauté "horrifique" de fin du récit.

·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Effectivement, j'ai 'glissé' quelque peu... Merci de ce juste retour!
·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Merci. Et bravo pour votre oeuvre.
·