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Sens inverse

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Nine

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Le camion rouge et bleu roule devant la voiture blanche ; et la voiture blanche roule devant la mienne. De quelle couleur est la mienne ? Je ne sais pas. Personne n’arrive en face, la voiture devant moi double le camion. Sage initiative, quoique légère preuve d’impatience. Compréhensive l’impatience. Je semble moi-même commencer à en éprouver et à vouloir doubler le camion. J’accélère en me déportant sur la gauche. Clignotant, biensûr. Ah... le moteur a l’air capricieux ; petit bourdonnement qui me fait dire que la voiture n’est plus toute jeune. Bref, j’accélère, le moteur s’énerve et essouffle les engrenages qui bousculent les roues dans l’idée d’un « plus vite ». Initiative qui semble à présent absolument tordue ! Quelle impatience, brusquerie des neurones imprudents. Une pente se dresse devant mes yeux, j’ai beau la fixer, elle reste plantée là de toute sa hauteur. Un rapide coup d’œil dans le rétro droit... Et mince : point critique, je ne peux pas me rabattre. Enfin, physiquement, je suis complètement en mesure de donner un coup de volant plus ou moins sec sur la droite ; mais ça abîmerait atrocement ma voiture et encore plus ma personne. Je roule, je souffle, une goutte de sueur perle sur mon front... On y est... Sur la pente... Le corps se décontracte, il n’y pas de voiture en face. Chouette alors, j’esquisse un sourire ; le style vrai cow-boy de l’espace qui vient de terrasser les frères d’Alton plus féroces qu’un E.T à la gueule du premier Alien de Ridley Scott. Et là, quelque chose se passe... Je sens, enfin je sens que je ne sens plus l’adhésion des pneus sur le goudron de la longue route. C’est un coup plutôt extravagant du bitume et des ouvriers des communes ! Je décolle. Physiquement, littéralement je décolle.
Propos à nuancer ; c’est la voiture qui s’envole de la route. Mes fesses, elles, restent collées, figées, serrées et enfoncées plus que jamais sur le fauteuil côté conducteur qui embaume maintenant l’idée du futur macchabé qui s’agrippe à mon corps. Le concept de mort s’étiquette de façon atrocement évidente dans ma tête, il se décompose sous les flots de ma sueur parfumant délicatement les moindres plis des tissus. Même trois sapins odeur « menthe fraîche » ne pourraient plus grand-chose pour sauver l’air dans le nouvel engin infernal volant.
Réflexe stupide : je ferme les yeux de toute ma détermination de saluer le premier dieu arabe, juif, occidental qui se heurte au futur enfer que je compte bien lui faire subir. Arracher ainsi à la vie, bordel c’est interdit ! Bon, je commence à relativiser, ouvrir un œil, puis l’autre. Une pensée, presque optimiste, vient caresser ma peau et s’infiltrer dans ma caboche. Il lui semble que si j’avais dû trépasser, je ne serais déjà plus là pour constater que mes yeux sont ouverts. Ou alors, j’établirais ce constat en m’étonnant de la vision qu’y pourrait s’y refléter (exemple : un ange. Version féminin plutôt exotique). Observons : si on écarte le fait que la vieille bicoque que je conduis flotte, tête renversée, au dessus de la route, tout adopte un comportement normal. Le même camion rouge et bleu pollue le même air et le même paysage qu’il y a quelques minutes. La même voiture blanche roule, cette fois devant, ce même camion bleu et rouge. Seconde détente du corps, je deviens curieux. Intrépide, nouvelle incarnation du capitaine Dallas de Scott (il y avait une projection rétro d’Alien au ciné hier soir...), je découvre qu’une espèce de rampe métallique soutient les jantes de mes pneus à une route parallèle qui surplombe d’au moins sept bon mètres la route initiale scotchée au sol. Cette remarque me permet de noter que ma voiture est bleue. Le radar humain des vétilles de la vie dans une situation pareille m’amuse. Etrangement, je me surprends à émettre des hypothèses, en grand maître, concernant la possibilité scientifique à l’existence d’une telle autre dimension. Et sur la droite, quelque part entre une mèche de cheveux et mon oreille, la voix de ma mère me plante au fauteuil « Arnold, dernière trace de ton intelligence scientifique : tu avais eu 7/20 au théorème de Pythagore au collège ». Passons à l’aspect pratique, étudions le mécanisme de la route et l’aspect physique de cette dernière. Alors là, je me cloue au fauteuil : moyenne de 5/20 en technologie, ma dernière copine m’a largué, entre autres choses, parce que ça fait plus de 5 mois que je dois réparer la machine à laver et le micro-ondes que, semble-t- il, mes propres sur-ondes ont fait imploser. Mes fesses commencent à s’ennuyer, moi je m’impatiente de ne rien comprendre. Une option s’offre à mes yeux ; je me prépare, je m’étire, j’échauffe mes membres et mes muscles, je m’entoure l’être d’une couverture songeant que ça évitera ma cervelle de repeindre le goudron. Mentalement, je transforme les sept mètres de hauteur en trois, tout en me félicitant d’être courageux et, heureusement, dépourvu de la phobie du vertige. Concentration. Respiration lente. Introspection. Ah, un bruit. Je relève la tête, regarde en face, droit devant. Merde, apparemment, on roule sens inverse ici. Un camion rouge et bleu se colle bientôt dans mes rétines ; Dieu, Yahvé, Allah, Autre, j’arrive.
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