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Sens interdit

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Didierpiclori

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Sens interdit ! Il suffit de prendre la deuxième à gauche et d’accélérer pour accéder à la bretelle de l’autoroute.
Rouler, rouler sans réfléchir, sans penser à quoique ce soit. Rouler en faisant le vide dans ma tête. Il ne faut pas penser à autre chose. Et surtout pas à elle. Tout simplement pour oublier, oublier qu’on aurait pu s’aimer, pu vivre ensemble, une histoire d’amour hors du commun. Une histoire d’amour comme peu de gens en vivent. Ce que tout être humain recherche dans sa vie. Et moi qui l’aimais tant. Elle en aime certainement un autre. Pourquoi en aime-t-elle un autre ? Qu’a-t-il de plus que moi ? Il est plus beau ? Plus intelligent ? Plus riche ? Moi qui suis irréprochable, attentionné. Moi qui suis si sensible. Toujours un mot plus doux que l’autre. Quelle est la femme qui peut contester ce fait ? Quel gâchis ! C’est trop bête ! Pourquoi ne m’a-t-elle pas écouté ? L’amour rend aveugle, c’est sûr !

Rouler, encore rouler, toujours et toujours plus loin pour oublier, pour l’oublier. Faire comme elle, l’ignorer comme elle m’a ignoré. Pour ne plus voir son visage. Elle ne savait pas à quel point je l’aimais. Son visage, doux et sombre à la fois. Ses lèvres pulpeuses, dessinées à merveille. Ses yeux en amande qui font succomber tous les hommes dont le regard vous fait perdre tous vos repères. Ses jambes dont le galbe épouse des lignes parfaites à peine imaginables.

Rouler, continuer de rouler sans but, sans raison, pour se perdre dans la nuit sombre. Mais quel plaisir d’écouter ce gros moteur ronronner, ou plutôt, devrais-je dire de ne quasiment rien entendre de ce moteur si puissant, digne des grosses berlines allemandes. Le luxe feutré de l’habitacle, l’odeur des sièges en cuir, la ronce de noyer, tout est fait pour vous bercer tout doucement le long des axes autoroutiers et rêver à des ailleurs paradisiaques.

Rouler, pour redevenir l’homme que j’étais, indépendant, insouciant, voire naïf par certains côtés. Comment a-t-elle pu me faire ça ? N’avait-elle rien compris ? Elle ne sait pas ce qu’elle a perdu. Rencontrer un homme comme moi, elle n’en aura jamais plus l’opportunité. Elle m’a méprisé comme si je n’avais pas d’existence à ses yeux.

Rouler, rouler jusqu’à l’épuisement. Il est vrai que dans ces berlines on ne se rend pas compte de la vitesse à laquelle on roule. Un accident est si vite arrivé. Un simple coup de volant et... plus rien. À cette vitesse, le choc sera si fort que la mort sera au rendez-vous à coup sûr. Une mort brutale, immédiate, sans pouvoir l’appréhender. Une mort sans souffrance, sans pouvoir en réchapper. Non ce serait trop bête ; elle n’en vaut pas la peine. Je ne lui ferai pas ce plaisir, pas cet honneur. Mon destin, c’est moi qui le maîtrise, moi seul qui le décide. Je suis plus fort. Rien ne peut m’arrêter. Et si je veux que cela en soit autrement, il suffit de suivre ce que mon optimisme me dit de faire. Garder l’espoir, l’espoir de vivre, de vivre libre, de rencontrer d’autres personnes, de faire d’autres conquêtes.

Rouler, mais rester lucide, ne pas craquer, ne pas pleurer, ni crier. Rester calme. Calme comme un karatéka avant d’exécuter ses katas. Après tout, que peut-il m’arriver ? Je ne suis qu’une victime de la vie. Rien de bien méchant. Et comme l’on dit, une de perdue, dix de retrouvées.
Là, oui, c’est ici que je dois sortir. Plus que quelques kilomètres à parcourir sur cette petite route avant d’atteindre le point stratégique, le point fatidique. Le lieu où je pourrai me sentir libéré. Là maintenant, s’engager sur ce chemin de terre pendant quelques centaines de mètres en faisant bien attention de ne pas rouler sur une grosse pierre ou sur une ornière qui serait fatale pour les jantes de ma voiture. Personne à l’horizon. Le calme total. Comme si la vie s’était arrêtée ici. Vérifier encore pour m’assurer que je suis seul, en vue d’aucun témoin. Maintenant je peux descendre en toute quiétude de la voiture.

Mes mains ne tremblent même pas. C’est vrai que ce n’est pas la première fois. Je ne pensais pas que cela aurait pu être aussi facile. Ouvrir la malle. La voilà, inerte. Comme endormie, recroquevillée sur elle-même. Seules les traces de mes mains qui ont enserré son cou trahissent mon geste salvateur. Et quelle jolie chevelure blonde. Sortir son corps froid du coffre et le traîner jusqu’au bord de la falaise pour le laisser tomber de la hauteur de ce précipice. Dans le meilleur des cas, on ne découvrira le cadavre que dans plusieurs semaines. Elle l’a bien mérité finalement.
Je ne comprends pas le geste de folie qui m’a poussé à commettre l’irréparable. Suis-je coupable ? Non bien sûr ! Je n’étais pas moi-même et elle n’aurait pas dû me refuser. Un affront qu’elle paye maintenant. Rien de plus légitime après tout. Après tout, je suis quelqu’un de bien. Seulement sans interdit.

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Ame · il y a
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